Un événement particulier s'est produit à la Cité de la Musique ce 23 novembre, avec une œuvre inédite – ou presque. La Dixième Symphonie de Beethoven par Pierre Henry fut créée à Bonn, en 1979, sur bandes magnétiques. Cette pièce aux allures de résurrection est l'ambitieuse conjugaison d'extraits des neuf symphonies originales, par le montage expert et expressif du maître de la musique concrète. « Une œuvre essentiellement combinatoire » disait-il, qu'il a reprise, remontée, remixée nombre de fois, et qui a une place de premier ordre dans le week-end dédié au compositeur français.

La <i>Dixième Symphonie de Beethoven</i> de Pierre Henry à la Cité de la Musique © Cédric Alet
La Dixième Symphonie de Beethoven de Pierre Henry à la Cité de la Musique
© Cédric Alet

Le projet mis en place à la Philharmonie est encore plus ambitieux et complexe. Il s'agit de réaliser le désir d'Henry, désormais disparu, de créer une version orchestrale de sa pièce. Pour cela, aucun moyen n'a été négligé. La Maison ONA a édité une partition colossale, retranscrivant les extraits utilisés pour trois orchestres différents ainsi qu'un chœur et un ténor soliste. La collaboration rassemble le Chœur et l'Orchestre Philharmonique de Radio France, l'Orchestre du Conservatoire de Paris et le Jeune Chœur de Paris. Tout cela sous les baguettes de trois chefs : Pascal Rophé, Marzena Diakun et Bruno Mantovani.

Chaque orchestre occupe son espace défini dans la salle de la Cité de la Musique : le plus gros, dirigé par Rophé, est sur la scène principale. Les deux autres se font face sur des estrades installées de chaque côté d'un public réduit au parterre. La salle est aussi bondée que la scène, et le public attentif est témoin des premières notes d'un nouvel « Allegro con brio ».

Marzena Diakun © Cédric Alet
Marzena Diakun
© Cédric Alet

L'œuvre se déploie au fur et à mesure de ses soixante-quinze minutes, révélant d'abord une curiosité et un jeu propres à la composition de Pierre Henry. Quand une phrase est énoncée d'un côté de la salle, sa réponse de l'autre côté apparaît soit en complémentarité ou en contraste, Henry créant de nouvelles dynamiques, en polyrythmie et polytonalité. Il joue avec de faux échos, reprenant des thèmes en décalage d'un demi-temps ; donne des illusions de rebonds, en perpétuant des impulsions.

Ce qui pourrait passer pour un simple jeu de l'esprit, un challenge de la forme, représente bien plus qu'il n'y paraît. Dans la reprise des thèmes, une forme de respect certain et d'admiration se dégage : c'est comme si Henry tendait toujours davantage, alors que les mouvements s'enchaînent, vers ses mélodies préférées. Il les transforme de moins en moins ; alors qu'il avait démarré en cherchant à camoufler à l'oreille des pièces beaucoup trop cultes, le voilà qui met en valeur la Symphonie n° 6 « Pastorale » dans son avant-dernier mouvement, « Comme une fantaisie ».

Bruno Mantovani © Cédric Alet
Bruno Mantovani
© Cédric Alet

On retrouve également l'humour de Pierre Henry : les fins des mouvements « Presto » et « Comme une fantaisie » en sont empreints, se suspendant en plein milieu de citations célèbres avortées, comme pour faire un pied-de-nez à l'auditeur qui en attendrait davantage. Les chefs reflètent ce jeu avec brio – Marzena Diakun sourit d'un air malicieux à ses solistes chez les bois, quand elle arrête en plein vol leurs plus jolis solos avec un geste léger. La performance est plus qu'impressionnante, elle est unique. Si Gruppen de Stockhausen avait déjà demandé à trois chefs de travailler main dans la main dans un dispositif comparable, la complicité requise ce soir, issue d'un langage beethovenien hyper sensible, est ici tout autre. Le résultat est bluffant de précision et d'expressivité, absolument fascinant.

Le finale reste le moment le plus réussi du concert, un paroxysme qui a du génie. Le chœur et le ténor solo, Benoît Rameau, ne font leur apparition qu'à ce moment-là pour un temps très limité – peut-être le seul regret de la soirée. Il est de plus en plus compliqué d'arriver à comprendre comment Henry va finir : va-t-il s'élancer dans un développement ultime, réinventer Beethoven jusqu'au bout ?

Pascal Rophé, l'orchestre principal et les chœurs © Cédric Alet
Pascal Rophé, l'orchestre principal et les chœurs
© Cédric Alet

Il s'avère que non, pas du tout : Henry choisi de terminer son œuvre par le thème de l'« Allegretto » de la Symphonie n° 7. L'orchestre de Rophé commence seul, sur la nuance piano de la première exposition du thème. Puis, celui de Diakun se met en branle alors que le thème est à nouveau donné et que le volume devient plus ample. À l'entrée des timbales, c'est Mantovani qui s'ajoute. Quelque chose se déclenche alors. Peut-être est-ce de voir tous ces musiciens se rejoindre, peut-être est-ce l'énergie conjuguée d'un Beethoven sublime et d'un Henry qui l'adorait. Il ne s'agit que du thème, mais l'idée de Pierre Henry prend tout son sens : faire un double portrait, un de lui-même et de Beethoven à la fois. Et survivre ensemble, à travers les siècles.

*****