Il en fallait du courage pour faire le trajet jusqu’à la Fondation Louis Vuitton en ce jour inaugural de grève et ce froid tiraillant, sans même être certain des possibilités de retour. Si une partie du public vient fatalement à manquer, la bravoure des autres sera récompensée par cette soirée singulière : un récital du pianiste Jean-Frédéric Neuburger placé sous les auspices de la modernité, avec un programme audacieux ficelé autour de l’Italien Sciarrino, du Britannique Thomas Adès (que les aficionados de la Fondation connaissent bien), de Neuburger en personne, pour finir avec la figure tutélaire de Boulez et sa Sonate n° 2 en deuxième partie.

Jean-Frédéric Neuburger à la Fondation Louis Vuitton © Fondation Louis Vuitton / Gaël Cornier
Jean-Frédéric Neuburger à la Fondation Louis Vuitton
© Fondation Louis Vuitton / Gaël Cornier

Salvatore Sciarrino n’est pas inconnu du public de la Fondation Vuitton, où il a déjà créé certaines de ses œuvres (en novembre 2018). Ce soir nulle création de sa part, mais une évocation vibrante de Venise à travers la pièce Perduto in una città d’acque, composée en 1991 en hommage à son maître Luigi Nono. Les extrêmes aigus côtoient les extrêmes graves selon un tempo très lent. Le primat est à la résonance, aux reflets teintés, aux miroitements, ce que l'interprétation de Jean-Frédéric Neuburger retranscrit parfaitement. Il intègre à son jeu la solennité tout autant que la splendeur de l’évocation de cette « cité d’eaux ». Un silence d’éternité semble planer entre deux notes, deux marbres, l’espace scintille, et l'on ne peut s'empêcher de songer au « Rêve parisien » de Baudelaire : « Et tout, même la couleur noire, / Semblait fourbi, clair, irisé ; / Le liquide enchâssait sa gloire / Dans le rayon cristallisé ».

Place au Darkness Visible de Thomas Adès, inspiré par des pièces du compositeur de la Renaissance anglaise John Dowland. Quelle science des nuances et du toucher Neuburger convoque-t-il ici ! Les trémolos joués pianissimo sous-tendent toute l’œuvre, ce sont les trémolos du luth de Dowland autant que les spectres fantomatiques des évocations d’un passé mythique. Rendus quasi insaisissables par la ténuité des nuances que le pianiste leur prête, ils irradient une lueur lointaine, dont la texture brumeuse est transpercée des secousses terrifiantes dardées par la main droite, en des contrastes saisissants et terribles. Quels frissons…

Compositeur autant qu’interprète, Jean-Frédéric Neuburger nous offre le privilège de dévoiler en création mondiale le deuxième cahier de son cycle d’Études, commande de la Fondation Louis Vuitton. Si le cycle comporte douze pièces, nous en entendrons ce soir trois, de la quatrième à la sixième. La quatrième est une toccata vrombissante ne convoquant que le registre grave du piano. Remarquablement maîtrisée par l’interprète qui sait garder la tête froide, l’écriture techniquement redoutable varie sur la diversité des attaques, la vitesse des trilles et la témérité des sauts. La violence fourmille dans cette pièce, mêlée à un entêtement quasi organique. Le piano est tel un estomac géant en pleine digestion. Une digestion sans trêve, aux relents incessants, aux flux et aux reflux qui pullulent avant la léthargie qui s’ensuivra. La cinquième est une parenthèse lumineuse, où Neuburger se fait maître du toucher, et arrive à transmettre une teinte presque irréelle aux sonorités cristallines des aigus. Dans l'Étude n° 6, « le piano doit sembler comme un ordinateur devenant fou, avec un long crescendo général, mais se construisant de façon irrationnelle », explique le compositeur. Du même acabit technique que la n° 4, c’est-à-dire d’une exigence redoutable, cette étude est le lieu de mouvements incessants ne laissant nul répit aux spasmes glaçants qui grouillent, troublants de froideur sans affects.

Jean-Frédéric Neuburger à la Fondation Louis Vuitton © Fondation Louis Vuitton / Gaël Cornier
Jean-Frédéric Neuburger à la Fondation Louis Vuitton
© Fondation Louis Vuitton / Gaël Cornier

En seconde partie, la Sonate n° 2 de Boulez se voit honorée par un jeu presque minéral, d’une clarté d’un pianiste autant soucieux du respect que de l’intelligibilité du texte. Il faut dire que Neuburger a étroitement collaboré avec Boulez lui-même sur cette œuvre, et tout le respect qu’il voue au compositeur se retrouve dans son interprétation. Attentif à toutes les subtilités de toucher et de dynamiques propres à l’écriture boulézienne, à l’écoute de la richesse des résonances, il ne blêmit guère face aux sommets techniques des deux derniers mouvements, et ne perd jamais de vue la ligne d’horizon. Enfin, en bis, le pianiste nous offre la première étude « Désordre » du recueil des Études pour piano de Ligeti, écrite en hommage à Boulez. Neuburger saura à merveille jouer sur la polyrythmie audacieuse couplée à une dissociation spatiale entre la main droite, qui ne joue que sur les touches blanches, et la gauche limitée aux touches noires. Belle conclusion d’un récital audacieux et de grande qualité qui aura eu le mérite de mettre à l’honneur un répertoire souvent délaissé par les grandes salles parisiennes. 

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