Unique soirée d’opéra de cette édition 2026 des Chorégies d’Orange, La Traviata aura vu sa distribution vocale perturbée jusqu’au dernier jour, à commencer par le rôle-titre. Annoncée initialement en Violetta Valéry, Nadine Sierra s’était retirée il y a déjà plusieurs mois, au profit de Jessica Pratt, mais celle-ci se retrouve substituée in extremis par Claudia Pavone. C’est également le cas pour le rôle d’Alfredo, Julien Behr étant appelé tout aussi tardivement pour remplacer Javier Camarena. Sans pouvoir bénéficier de répétitions avec orchestre, c’est donc le professionnalisme de ces artistes qui évite l’annulation de la représentation, ce qui aurait été extrêmement dommageable à la manifestation au vu du Théâtre antique plein comme un œuf ce soir.

Avec de petites imperfections passagères d’intonation et de coordination rythmique avec l’orchestre, Claudia Pavone n’en compose pas moins une magnifique Traviata. Les yeux se tournent vers elle dès son entrée en scène dans une somptueuse robe rouge, par l’escalier central en fond de plateau, lieu précis du théâtre qui dispose de l'acoustique naturelle la plus favorable et qu’elle fréquentera régulièrement, comme certains de ses partenaires. Le timbre séduit, la ligne vocale exprime les sentiments et elle passe sans encombre les traits d’agilité du « Sempre libera » au premier acte (sans contre-mi bémol conclusif, non écrit mais de tradition). L’émotion grandit jusqu’à son « Addio del passato » du dernier acte, dans un touchant dialogue avec le mélancolique hautbois solo.
Malgré son énergie et son engagement, Julien Behr marque moins en Alfredo, son ténor de format plutôt léger paraissant quelque peu en décalage avec le gigantisme du lieu. Il a l’intelligence de chanter avec ses moyens, sans tenter de forcer au risque d’un dérapage qui paraît menaçant à de brefs instants. L’artiste tient tout de même son rôle avec un souffle généreux et du mordant dans l’accent, en particulier pour sa longue scène « De’ miei bollenti spiriti » à l’entame de l'acte II.

Seul rescapé des trois protagonistes à l’affiche initiale, Ludovic Tézier amène un contraste saisissant en Germont, de sa voix puissante parfaitement désignée pour l’extérieur. Le Français est sans doute le meilleur baryton Verdi de ces dernières années et il le prouve une nouvelle fois de manière éclatante par la noblesse du timbre, l’élégance de la ligne de chant et le volume de la projection. Quel legato, quel style et quelle ampleur pour conduire son grand air « Di Provenza il mar, il suol » !
L’ensemble des comprimari est d’un excellent niveau. On remarque par exemple le Gastone de Christophe Berry, ténor nettement plus volumineux que son confrère en Alfredo, ou encore le baryton Matthieu Lécroart, d’un bel impact en Baron Douphol. Éléonore Pancrazi et Valentine Lemercier sont quant à elles de véritables luxes en Flora et Annina, chanteuses capables d’endosser des rôles de bien plus grande importance (Carmen en tête).

L’Orchestre Philharmonique de Marseille se présente dans une bonne forme technique, quoiqu’à la limite pour ce qui concerne la virtuosité des cordes dans l’introduction du face-à-face Violetta-Alfredo lors de la fête chez Flora aà l'acte II. Mais c’est surtout la direction de Paolo Arrivabeni qui nous paraît certes solide et efficace, mais de métier et sans originalité, ni tension nerveuse au niveau requis pour cet opéra.
Bien préparés par Benedict Kearns, les Chœurs de l'Opéra national de Lyon nous semblent plus incisifs, bien coordonnés sur les attaques, capables d'efficaces contrastes de nuances et d’un beau son collectif. Sans costumes pour cette représentation mise en espace par Vanessa d'Ayral de Sérignac, les Bohémiennes chantent en ligne et les Toréadors prennent les chaises en main (seuls éléments de décor) pour braver les taureaux virtuels. La réalisation visuelle se concentre ainsi idéalement sur le jeu théâtral des protagonistes, au cœur du drame verdien.




















