La Chaise-Dieu, son abbatiale et son festival de musique classique, juché sur cette diagonale du vide qu’apprécient tant à théoriser les géographes et à parcourir les festivaliers citadins en goguette. Pourtant, avec ses 60 bougies cette année, l’insubmersible événement musical de Haute-Loire crée par Georges Cziffra en 1966 mérite clairement le macaron « vaut le voyage » du célèbre Guide Vert.

Le public du Festival de La Chaise-Dieu, dans l'abbatiale Saint-Robert © Bertrand Pichene / Festival de La Chaise-Dieu
Le public du Festival de La Chaise-Dieu, dans l'abbatiale Saint-Robert
© Bertrand Pichene / Festival de La Chaise-Dieu

Après une première journée mi-figue mi-raisin, nous retrouvons l’Abbatiale Saint-Robert pour le parcours Haendel proposé par Thibault Noally et son ensemble Les Accents. Comme à l’habitude, le grand orgue retentit pour lancer le concert sacré. L’Ouverture en si bémol majeur HWV 336 ouvre ensuite le bal dans un tempo vif et enjoué, où les cordes sont lumineuses. Puis vient la Cantate « Donna che in ciel » HWV 233. L’introduction fait miroiter ses accents tout à fait vénitiens. Au cœur de l’ensemble et de l’abbatiale, Juliette Mey attend, à son aise, dans cette musique éminemment joyeuse, esquissant quelques mouvements comme pour mieux sentir le groove né de la pulsion haendélienne. À la première aria, elle vocalise avec le violon, déployant son mezzo-soprano plein, charnu, clair, gourmand à souhait. Le vibrato est exquis dans les aigus, lâche dans les graves, la voix est homogène entre les registres, s’exposant simplement, belle et généreuse.

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Révélation artiste lyrique aux Victoires de la musique classique 2024, sixième lauréate du Concours Reine Elisabeth 2023, cette Toulousaine de 26 ans n’aura eu besoin « que » de cette cantate de Haendel pour nous montrer qu’elle est une des très grandes voix d’aujourd’hui et surtout de demain, dans les pas d’une Bartoli dont elle partage l’artifice de la vocalise comme une seconde nature. La deuxième aria « Tu sei la bella serena stella » semble lui être spécialement dédié, tant elle nous bouleverse ici d’une infinie miséricorde, variant son émission par des messa di voce et autres tenues de notes exceptionnelles. Moment de grâce que cette leçon de ténèbres accompagnée d’un soyeux violoncelle.

Le Dixit Dominus très opératique de la seconde partie apporte une nouvelle fois la preuve d’un cercle vertueux où l’espace pris ainsi en considération par des jeux de plans sonores et de relief dans les nuances permet d’atteindre une forme de transcendance qui manquait quelque peu au concert de la veille au soir. Tout y est délectable, dès le choral initial marqué du sceau d’une si belle élocution. N’est-ce pas là le verbe à l’état pur qui s’incarne ? On ne quittera pas non plus cette sensation de joie et de plein chant malgré des voix féminines un peu en retrait. Mais les nombreuses fugues, arabesques et spirales vocales ou orchestrales continueront d’insuffler une joie profonde.

Et alors que nous errons, pensif et distrait, à la Biennale de céramique qui siège ce même week-end à La Chaise-Dieu, qui eût dit qu’un autre moment d’une grande intensité récompenserait l’auditeur fidèle pour le concert de 17h30 à l’Auditorium Cziffra ? Une Schubertiade maison, avec des habitués du cru. Une réunion de meilleurs amis, moment de camaraderie d’une grande fraternité, entre déchirement, effusions de tendresse, moments de doute et de faiblesse, retrouvailles euphoriques. Bref, la vie, servie sur un plateau.

Lise Berthaud et Romain Descharmes © Floé / Festival de La Chaise-Dieu
Lise Berthaud et Romain Descharmes
© Floé / Festival de La Chaise-Dieu

C’est d’abord Lise Berthaud dans la Sonate Arpeggione de Schubert retranscrite pour l’alto, accompagnée de Romain Descharmes au piano, qui sera rejoint par Pierre Fouchenneret au violon et Yan Levionnois au violoncelle pour le Trio n° 2 du même compositeur. C’est une conversation continue qui s’opère entre ces deux pièces sans aucun temps mort, où rien ne s’installe jamais, où tout vit et joue, toujours.

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Placé au premier rang, on restera longtemps marqué par une telle intensité du discours musical, notamment ce long crescendo, cette crise construite au milieu du deuxième mouvement du Trio. Dans l'« Allegro moderato » final, trois frères aux personnalités bien marquées s’époumonent, s’imitent, se jouent et se défient l’un l’autre. C’est symphonique, fragile, grandiloquent et tragique. Ils font de la musique comme d’autres font du vin ou du pain. Ils partent de la terre pour nourrir le ciel. Ils utilisent leur main et leurs outils à disposition pour faire vibrer une corde et faire chanter le monde. Ce n’est peut-être pas parfait, mais c’est précisément là le sceau de l’authenticité, de l’artisanat et de la vocation.

Romain Descharmes, Pierre Fouchenneret et Yan Levionnois © Floé / Festival de La Chaise-Dieu
Romain Descharmes, Pierre Fouchenneret et Yan Levionnois
© Floé / Festival de La Chaise-Dieu

On y entend ces idées de « pousser les curseurs », de « s’écouter tout le temps et être ensemble dans les relais », de « se laisser attendrir ou emporter par une phrase musicale au passage », ou « d’aller au fond de la corde » – quelques notes et impressions notées au passage le matin même lors des masterclasses proposées aux jeunes artistes du dispositif Génération Chaise-Dieu, quelques trucs et astuces distribués par ces as du soir et pédagogues du matin, qui gardent tous leur acuité ainsi mis en partage.


 Le voyage de Romain a été pris en charge par le Festival de La Chaise-Dieu.

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