Toute la France culturelle, artistique, musicale, reste donc reconfinée jusqu’au 7 janvier 2021 au plus tôt. Toute ? Oui, mais non loin de là, une Principauté résiste encore et toujours à la morosité ambiante avec ses propres règles qui permettent aux concerts, opéras et autres ballets d’avoir lieu : à Monaco, seul un couvre-feu est en vigueur entre 20h et 6h du matin, et les restaurants sont même autorisés à ne fermer qu’à 21h30, laissant la possibilité aux spectateurs de s’y rendre en sortant des salles. Tous les modèles ne sont certes pas transposables sur tous les territoires, mais on se prend tout de même à regretter qu’un tel système n’ait pas été testé de notre côté de la frontière à un moment ou à un autre.

Daniel Lozakovich
© Lev Efimov / Deutsche Grammophon

Dans ce monde parallèle réservé en principe aux résidents monégasques (et à quelques journalistes privilégiés), on peut donc suivre une saison « normale » de concerts où une pléiade de stars sont bien heureuses de se produire : on pouvait voir ce samedi soir Daniel Lozakovich et l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo dans un programme au titre aussi romantique qu’approprié au climat sociétal actuel (« Tempête et passion »), et le lendemain assister au second volet de l’intégrale des sonates de Beethoven par Frank Peter Zimmermann et Martin Helmchen. Excusez du peu !

À l’intérieur de l’Auditorium Rainier III, les gestes barrière s’appliquent comme ils n’avaient pas cessé de s’appliquer en France avant la fermeture des salles de concert : scrupuleusement, avec un fauteuil d’écart entre chaque spectateur (ou groupe de spectateurs), un sens de circulation qui limite les rencontres, du gel hydroalcoolique à profusion. À l’exception des instrumentistes à vent, tous les musiciens de l’OPMC sont masqués, la distanciation sur scène est respectée – même le maestro du soir, le chef quarantenaire Cornelius Meister, prend garde à traverser l’orchestre visage couvert avant de dévoiler son sourire en saluant sur le podium.

Seul Daniel Lozakovich, violoniste bien connu depuis que Deutsche Grammophon a décidé de lui faire signer un contrat d’exclusivité quand il avait à peine 15 ans, fera son entrée démasqué pour interpréter le Concerto de Mendelssohn avant un rappel exceptionnel : la vertigineuse « Danse rustique » d’Ysaÿe, jouée sans verser dans la surenchère pyrotechnique mais avec cette extrême impression de facilité, cette virtuosité tranquille qu’ont les danseurs étoiles. On avait été prévenu dès les premières mesures de Mendelssohn : nourri par un archet exceptionnel de souplesse et de puissance savamment dosée, le son du Stradivarius éblouit par sa brillance et son intensité, passant sans le moindre effort au-dessus de l’orchestre. Lozakovich ne se complaît pas pour autant dans la somptuosité de son timbre et il s’attache à déployer un chant élégamment phrasé qui respecte la dimension classique de l’écriture mendelssohnienne. L’interprétation du concerto ne basculera pas toutefois dans l’extraordinaire, la connexion avec l’OPMC restant imparfaite sur le plan du tempo (parfois tenté de passer la vitesse supérieure dans les deux mouvements vifs, le violoniste se retrouve vite isolé) comme sur celui de l’intonation : sur un violon accordé légèrement plus haut que l’orchestre, Lozakovich ajoute parfois trop de tension à sa ligne mélodique pour se fondre dans l’harmonie des bois.

C’est d’autant plus dommage que les vents monégasques sont impeccables ce soir, notamment les cuivres, d’une justesse irréprochable de bout en bout, depuis le cor sensible d’Obéron en début de soirée jusqu’aux fanfares de la Première Symphonie de Robert Schumann. Dès l’ouverture de Carl Maria von Weber, Cornelius Meister apporte toute sa théâtralité à la partition, guidant une introduction lente touchante de fragilité dans les cordes, avant de pousser ses premiers violons dans un « Allegro » doté du « fuoco » requis. En conclusion du concert, la symphonie de Schumann fait l’objet d’une même lecture engagée, Meister donnant à l’ouvrage sa fraîcheur printanière, opérant avec éloquence et fluidité quitte à négliger quelques détails (les plans sonores peu ordonnés du mouvement lent). La lumineuse flûte solo se distingue dans un finale festif et taillé au cordeau, parfaitement architecturé par le chef allemand qui prendra le temps, au moment des saluts, de remercier chaque pupitre. Et d’ôter une dernière fois son masque pour exhiber un large sourire. Pas de doute : de nos jours, les applaudissements d’un public sont un mets rare que les artistes savourent sans modération.


Le voyage de Tristan a été pris en charge par l'Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo.

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