Martha Argerich est une fidèle de Toulouse et des saisons des Grands Interprètes. Chaque année, la foule des mélomanes se presse, amoureuse, convaincue avant même la première note. Aujourd’hui la pianiste est accompagnée de Dong Hyek Lim, dans un programme Mozart-Ravel-Rachmaninov pour deux pianos, en apparence décousu : les fils qui relient Mozart, Ravel et Rachmaninov sont ténus. On peut néanmoins être attentif à une progression dans le répertoire : si la Sonate KV 448 du premier n’est « que » une sonate pour deux pianos, La Valse de Ravel a d’abord été composée pour orchestre, tandis que les Danses symphoniques de Rachmaninov ont été écrites pour deux pianos avant d’être orchestrées.

Cette sonate de Mozart ne cherche donc pas à donner l’illusion d’un piano élargi ; c’est une vraie conversation entre deux instruments jumeaux. Dans ce jeu de questions-réponses, d’échos, les pianistes accomplissent le tour de force de dévoiler des identités singulières tout en affichant une unité stylistique parfaite. Si le premier mouvement n’est que vitalité unifiée, l’« Andante » avance dans un régime de retards, d’appoggiatures, d’accents, qui expose les singularités des jeux des deux artistes. Lim est mordant, incisif, donnant du rythme à cet « allant » mozartien. Argerich est chantante à tout moment, adoucissant les contours sans que l’on ressente pour autant un manque d’énergie. Les redoutables unissons de l’« Allegro molto », des longues fusées aux séries d’accords, ne sont ni unité parfaite ni désordre : les pianistes font un juste dosage de leur liberté. On perçoit comme une sensation orchestrale qui s’élève dans la Halle aux grains, belle transition vers la suite du programme.
Après les quelques saluts d’usage et une longue conversation sur scène, les musiciens échangent leurs pianos. Sitôt qu’ils sont assis le grondement de La Valse émerge, un peu bancal, un peu précipité, les pianistes semblent mettre du temps à se trouver. Le thème est confus et peine à sourdre. Paradoxalement, quand Lim se saisit du chant, il l’assène sans subtilité. Au piano, l’œuvre doit restituer la violence mécanique de l’orchestre, soutenir la tension, mais sans brutalité. Or le clinquant n’est jamais loin du jeu du Sud-Coréen.
Contrairement à Mozart, les deux pianistes doivent se fondre l’un dans l’autre. Le contraste est criant car Martha chante, les yeux fermés, ses lèvres ânonnant une résonance mystérieuse… Elle projette un son qui peut être lourd, fort, puissant, mais qui n’est jamais brutal. Ses articulations et ses phrasés ne sont que souplesse et mystères ; son sens de l’attente capte notre attention. Et si l’on est malgré soi emporté dans le tourbillon de la danse jusqu’à la strette flamboyante, on perçoit les mêmes décalages pénibles qu’au début.
Quand les Danses symphoniques débutent, c’est tout un imaginaire de couleurs profondes comme un lac de montagne qui se déploie devant nous. Puis l’atmosphère se fait élégiaque, en dépit d’une pédale envahissante côté Lim. Plus loin, il nous embarrasse en tapant dur, sans pour autant montrer une unité ou une constance dans ses martèlements. Les contrechants, véritable signature du compositeur russe, en deviennent inaudibles. Au milieu des avalanches de difficultés accumulées par Rachmaninov sur la partition, on admire en revanche chez Argerich une science du geste juste, une économie parfaite du mouvement au service d’une virtuosité discrétionnaire.
En bis, les pianistes offrent d’abord au public émerveillé une belle transcription pour quatre mains de l’Actus tragicus de Bach. Puis, avec la partition de la Fantaisie en fa mineur de Schubert en main, Argerich s'assure auprès des premiers rangs que ce ne serait pas trop long. « Non ! » est une réponse unanime, et nous voici embarqués pour un long rappel. Long, car la différence d’approche entre les deux pianistes atteint des sommets. Lim en prima enchaîne les fautes de goût (jamais le thème ne sera énoncé pianissimo), les aigus clinquants, les articulations mécaniques, les appuis incertains. Quand les deux pianistes se passent le chant, on assiste à un parangon de déséquilibre, entre l’énoncé poétique et subtil d’Argerich et les phrases assénées du Sud-Coréen.
Pourtant la musique est là et elle comble les 2000 auditeurs attentifs de la Halle aux grains, tous debout pour acclamer les artistes. Martha Argerich prend son temps pour saluer, à petits pas comptés, regardant son public au fond des yeux, de telle sorte que chacun se sent personnellement remercié d’être venu l’écouter. Elle nous rassure une nouvelle fois : si ses partenaires passent, Martha demeure.


















