La dernière prestation de Frank Beermann avec l’Orchestre National du Capitole de Toulouse (avec notamment la Quatrième Symphonie de Bruckner) nous avait laissés en froid. Confier au chef, plus habitué à la fosse du Capitole qu’au plateau de la Halle aux grains, la somme romantique que constitue l’intégrale des symphonies de Schumann en deux soirées nous semblait donc une gageure. D'emblée, on peine à reconnaître l’ONCT. En peu de temps, son directeur musical Tarmo Peltokoski nous a déjà habitués à de très grandes formations, pour la Turangalîla-Symphonie de Messiaen ou la Sea Symphony de Vaughan Williams. Or le voici presque en configuration chambriste, avec 40 cordes et les bois par deux. Le son sec et nerveux qui nous saute aux oreilles surprend donc.

Le chef allemand prend longuement la parole le premier soir pour présenter les quatre symphonies. Une violoncelliste le traduit. C’est donc le chef et l’orchestre, ensemble, qui expliquent le « Schumann project » qu’ils ont travaillé. Vous ne tousserez pas entre les mouvements car on les enchaîne systématiquement. L'ordre selon lequel vous entendrez l'intégrale suivra la logique de l’élan créateur, l'ordre de composition (la Quatrième Symphonie ayant été écrite avant les Deuxième et Troisième). Vous écouterez une « poésie en musique », qui n’est pas pour autant une musique à programme alla Liszt ou Berlioz.
Cette clarté du projet et cette autorité de la pensée, on les retrouve dès les premiers accords. L’introduction de la Première Symphonie est légère comme une mousseline, sans gras entre les notes. L’exergue poétique « Dans la vallée fleurit le printemps » (« Im Tale blüht der Frühling auf ») qui sert de métrique au premier thème, imprègne de sa fraicheur. Les timbales remarquablement dosées par Jean-Sébastien Borsarello donnent un relief et une articulation d’une grande vitalité. On saisit mieux encore ce qui caractérise le pari de l’interprétation dans le mouvement lent : les pupitres sont à leur place, parfaitement ajustés les uns aux autres comme un immense puzzle en mouvement permanent. Jamais rien ne dépasse, la sensation d’unité et donc de projection d’une idée est fantastique. Et on ne s’ennuie pas un instant, en témoignent les contrastes très poussés dans le finale ; Beermann est parfaitement clair dans sa direction pour embarquer les musiciens dans les incessants changements de tempo.
Ascenseur émotionnel, incarnation de l’agitation intérieure de Schumann, presque musique de film : le début du premier mouvement de la Quatrième Symphonie explose dans un accelerando magnifiquement conduit, jusqu’au premier thème. Puis c’est une vraie recherche sur le timbre juste, entre sentences des cuivres et ombres des altos qui nous font frémir. Le violoncelle de Sarah Iancu, héros de la « Romance », est douleur sans pathos, on plonge avec lui dans l’intimité des tourments du compositeur. Le « Scherzo » est un peu fou et on est surpris par le contraste du trio central, véritable oasis paisible dont le caractère étale est volontairement renforcé.
De la Deuxième Symphonie le lendemain on retiendra surtout le magnifique « Scherzo » et ses deux trios contrastés. Beermann impose à ses troupes un tempo délicat tant il est tendu. Cela ne perturbe pas les violons qui assurent : clarté des articulations, ensemble parfait. Ce qui paraissait déjà formidable à l’énoncé devient stupéfiant dans la strette finale où la vélocité est transcendée. À tel point que le chef fera saluer le banc des premiers violons à la fin de la symphonie. Quel contraste avec la tendresse de la mélodie de l’« Adagio », et ce moment magique où le chant des bois se superpose au contrepoint des cordes en un sommet d’expressivité !
On a connu en revanche des débuts de la Troisième Symphonie plus débridés. Le « Vivace » est tout en mesure et contrôle et ce n’est pas le « Scherzo » (qui ne mérite pas vraiment son titre) qui changera l’atmosphère choisie par Beerman : c’est un Rhin large et puissant que l’on contemple, un imaginaire profond qui trouve son apogée dans le splendide « Andante ». Les cuivres inquiétants éclatent en fanfares qui semblent faire remonter du fond du fleuve de sombres légendes. Bruckner n’est pas loin. Un peu relâché, en confiance avec l’orchestre qui lui a montré mille fois en deux soirs qu’il adhérait à son projet, Beerman « dirige » moins le tout dernier mouvement qui éclate dans une atmosphère presque joyeuse.
On a donc aimé ces deux soirs, non seulement pour la clarté et la ténacité de Beermann, mais aussi pour la plastique et la souplesse d’un ONCT qui, cette semaine où il préparait et donnait les quatre symphonies de Schumann, préparait aussi Otello de Verdi, qu’il donnera à partir de mardi prochain. Christophe Ghristi, le directeur de l’Opéra du Capitole, était d’ailleurs présent ; il confie qu’il adore Schumann. Et alors, son opéra Genoveva, c’est pour quand ? « Je le donnerai un jour », dit-il. Guettons. Ce serait une première française.















