Personnalité rare et véritable phénomène dont l’aura ne cesse de croître, Daniil Trifonov est ce soir en récital à la Philharmonie de Paris. Nommé « Artiste de l’année 2019 » par le magazine Musical America, le pianiste surprend et sait assurément captiver ses auditeurs, les emmener dans son propre monde : un monde toujours étonnant, souvent lointain, génial ou déconcertant, qu’il est parfois le premier à défricher. Retour sur un concert pas comme les autres, dans un programme passionnant réunissant Scriabine, Beethoven, Borodine et Prokofiev.

Daniil Trifonov © Dario Acosta ­/ Deutsche Grammophon
Daniil Trifonov
© Dario Acosta ­/ Deutsche Grammophon

On aura rarement autant griffonné, discrètement comme il se doit, sur le programme papier du concert. Il faut dire que nul n'est jamais indifférent à Trifonov. Doué d’un talent phénoménal, d’une imagination sans borne et d’une audace à la hauteur de ces derniers, chacune de ses interprétations est marquée d’un sceau bien spécifique. Si les goûts ne s’accordent pas toujours et qu’il y a beaucoup d’excès, rien de ce qu’il concocte ne tombe jamais dans l’écueil d’un manque de saveur. 

Le concert, qui s’ouvre avec Scriabine, commence sous de bons auspices. L’Étude op. 2 n° 1 est délectable : Trifonov la dénude avec retenue, une retenue sensuelle qu’il laisse glisser furtivement entre ses doigts. Il sait timbrer pudiquement la mélodie de la main droite et voiler le reste sous des pianissimo immatériels où affleure déjà une extraordinaire variété de couleurs. D’autres pièces sont du même acabit, tel l’« Andante » des Études op. 42 : les notes, avec un toucher feutré d’une finesse remarquable, deviennent d’intimes confessions. Souci du chant, arrière-plans fondus, attention portée aux voix intermédiaires… Cela se gâte cependant dès que l’agitation sourd des notes et que les élans deviennent plus passionnés, car alors sous les doigts alertes le tempo bien souvent s’emballe, excessivement, et se transforme en un brouillamini manquant de clarté et d’assise ; il en sort des gerbes et des spasmes, mais ceux-ci reposent sur une matière sans poids où les basses n’ont pas la présence qui donnerait le volume nécessaire. En somme, il reste trop en surface. Jamais l'« Agitato » op. 42 n’aura ainsi sonné, complètement métamorphosé par un tempo ahurissant, un jeu insaisissable, tout en furtivité, avec la pédale d’une précision redoutable. C’est courageux, c’est remarquable, mais l’on y perd également toute la richesse harmonique de l’écriture scriabinienne.

La Sonate n° 9 est quant à elle fascinante. Trifonov nous tient en haleine, ose prendre des risques, toujours à l’affût, extatique, aliéné. Au sein de ces « angoisses d’un rêveur assailli par des forces démoniaques » il nous fait ressentir chaque soubresaut, chaque halètement, se rue sur les contrastes sans ménager les trilles les plus éthérés. 

Si l’enchaînement de toutes les pièces de Scriabine est justifiable, lier sans trêve la sonate de Scriabine avec la Sonate n° 31 de Beethoven est nettement plus suspect. Trifonov nous offre ici un Beethoven tout à fait déroutant, tel qu’on ne l’entend jamais. Le premier mouvement est preste et suspendu, sans aucun poids. Le chant est un secret qu’il nous dévoile en chuchotant, et le tissu musical est une dentelle de soie légère. Mais on en perd le fil tellement l’assise rythmique vient à manquer ; les basses, par trop légères, n’insufflent aucun sentiment de pulsation. Ses changements récurrents de tempo et sa manière de les freiner de temps à autre semblent assez incongrus et mettent à mal la cohérence du discours. À l’« Allegro molto » espiègle à souhait succède un « Adagio » magnifique, très soigné, d’une noblesse lointaine. La lenteur de la fugue a de quoi surprendre, mais convainc en ce qu’elle est le vecteur d’une haute intelligibilité. Les affaires, néanmoins, se corsent dès que le matériau s’agite à nouveau, et la fin précipitée manque d’oxygène.

La deuxième partie du concert s’ouvre avec quelques extraits de la Petite Suite de Borodine. Ces miniatures sonnent comme des joyaux sous les doigts du pianiste qui étonne par l’étendue de sa palette de teintes. Quelles atmosphères évocatrices dépeintes avec tant d’onirisme ! Place enfin à la Sonate n° 8 de Prokofiev. Là encore Trifonov trublionne, mais le fait avec classe. Il nous injecte une sonate redoutablement électrique. Son interprétation est littéralement enfiévrée, d’une teneur terrifiante ne laissant nul répit à l’auditeur. Les risques qu’il prend sont inouïs, les trouvailles sont saisissantes. Épinglant les notes à trois doigts, il furète, éperonne, égratigne. L’élégance pétrifiée de l’« Andante » aux harmonies troubles remarquablement mises en valeur est brisée par le « Vivace », à la folle virtuosité, où dardent des rayons rougeoyant. S’il se brûle parfois les ailes, notamment dans un finale scandaleusement rapide, au moins Trifonov nous aura-t-il livré ce soir des interprétations ahurissantes, et élargi notre spectre d’écoute en nous extrayant des zones consensuelles.

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