Comme tant de chefs-d’œuvre de l’opéra, Tristan et Isolde se suffit en un certain sens à lui-même. L’intrigue est limpide, la musique le plus puissant vecteur des sentiments. La mise en scène doit donc se garder de deux dangers : elle ne doit pas se contenter de simplement souligner ce que la musique de Wagner dit déjà ; elle ne doit pas non plus l’alourdir par des surcharges qui ne feraient que brouiller la clarté d’une œuvre qui exige déjà tant des interprètes. On saluera donc comme il se doit le très intelligent travail du tandem constitué par le metteur en scène Ralf Pleger et le décorateur Alexander Polzin. Par un subtil travail de dépouillement, le duo s’en remet au livret et à la musique en refusant tout parti pris illustratif : on cherchera en vain le glaive de Tristan, les amants ne boiront pas le philtre d’amour et c’est à peine s’ils se touchent, l’épée de Melot – ici une espèce de lance – ne transpercera pas Tristan. Ce choix de sobriété – illustré par les poses souvent hiératiques d’acteurs qui bougent peu et généralement lentement, le couple-titre se contentant le plus souvent de chanter côte à côte – donne à l’action un côté stylisé et minimaliste qui n’est pas sans rappeler la démarche plus dépouillée encore de Robert Wilson en son temps.

<i>Tristan et Isolde</i> à La Monnaie (mise en scène de Ralf Pleger) © Van Rompay – Segers
Tristan et Isolde à La Monnaie (mise en scène de Ralf Pleger)
© Van Rompay – Segers

Les décors sont eux volontairement non réalistes. Ainsi, pas de bateau au premier acte mais une scène où pendent depuis les cintres d’étranges stalactites de toile – évocation de voiles ou de vagues ? – parfois éclairées de l’intérieur et qui descendront dans le cours de l’action jusqu’à toucher le plateau. L’arrière de la scène est occupé sur toute sa longueur par des miroirs qui révèlent aux spectateurs ce que les protagonistes sont incapables de voir. Mais Pleger sait aussi indirectement souligner les moments forts de la partition : quand Tristan et Isolde s’avouent leur amour, Brangäne et Kurwenal tombent à genoux, comme terrassés d’avoir été témoins de l’éclosion de cette passion.

Le deuxième acte est une parfaite réussite, même si le décor unique a de quoi dérouter dans un premier temps : le rideau se lève sur une impressionnante sculpture grisâtre qui tient à la fois d’un vaste rocher et d’un arbre aux branches surdimensionnées. Couverts de la tête aux pieds d’un maquillage couleur cendrée qui les fait ressembler à des rescapés d’une éruption volcanique, des danseurs en sortent, bougeant merveilleusement dans cette mystérieuse végétation dont ils sont l’inattendu prolongement vivant. Ainsi, dans le magnifique duo « O sink hernieder », ce ne sont pas les amants qui s’enlacent mais des danseurs perchés dans l’arbre. Plus tard, celui-ci tournera sur lui-même et, si on l’entend encore, on ne verra plus le couple tragique, comme englouti par cette masse à la fois minérale et végétale.

<i>Tristan et Isolde</i> à La Monnaie (mise en scène de Ralf Pleger) © Van Rompay – Segers
Tristan et Isolde à La Monnaie (mise en scène de Ralf Pleger)
© Van Rompay – Segers

Le troisième acte déçoit un peu par un curieux décor constitué d’une vaste paroi de toile aux éclairages changeants, parcourue de trous d’où sortent et rentrent des tubulures transparentes. Tristan, le visage couvert d’une feuille d’or et vêtu d’un improbable costume d’aïkido bordeaux, meurt dans les bras de sa bien-aimée. Le magnanime Roi Marke arrive trop tard pour accorder son pardon aux amants, et Isolde n’a d’autre issue que de chercher la fusion amoureuse dans la mort.

L’un des atouts de l’approche sobre et peu interventionniste de cette production est de permettre aux chanteurs de faire porter leur efforts sur l’aspect purement musical, avec pour cette deuxième représentation un Tristan et une Isolde dont c’était pour l’un comme pour l’autre la prise de rôle. Très belle Isolde de Kelly God qui déploie avec une grande sûreté une voix puissante et pure dans une interprétation de très belle tenue, avec un soin constant accordé à la ligne vocale – heureusement libre de tout vibrato envahissant – et au phrasé. S’il n’est pas le plus héroïque ni le plus passionné des Tristan, Christopher Ventris rend très bien la fragilité et les tourments du personnage. La Brangäne d’Ève-Maud Hubeaux fait preuve d’une belle sensibilité et d’une diction impeccable. Si sa voix montre quelques duretés au premier acte, elle est irréprochable par la suite. Franz-Josef Selig est un roi Marke parfait dont la chaude voix de basse rend à merveille la noblesse du personnage. Andrew Foster-Williams nous donne un Kurwenal d’une belle présence scénique et plein d’assurance, comme le sont aussi le Melot de Wiard Witholt et Ed Lyon dans le double rôle du berger et du marin. Le chœur d’hommes est lui aussi remarquable.

<i>Tristan et Isolde</i> à La Monnaie (mise en scène de Ralf Pleger) © Van Rompay – Segers
Tristan et Isolde à La Monnaie (mise en scène de Ralf Pleger)
© Van Rompay – Segers

Mais le vrai triomphateur de cette soirée est incontestablement Alain Altinoglu. Le directeur musical de La Monnaie subjugue par sa connaissance parfaite de la partition comme par sa capacité à mobiliser l’orchestre de la maison, remarquable d’implication comme de qualité (magnifiques solos de cor anglais, cordes expressives, cuivres très sûrs). Il n’y a pas un temps mort dans cette interprétation parcourue d’un bout à l’autre d’un élan vital irrépressible qui emporte tout devant lui.

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