Le Mahler Chamber Orchestra n’a jamais été aussi… chambriste que ce soir, au Festival de Saint-Denis : qu’il s’agisse de Berio ou de Wagner, avec parfois seulement cinq instrumentistes sur scène, sans chef, le sens de l’écoute des musiciens est constamment mis à l’épreuve. Un défi relevé avec brio par des instrumentistes expressifs et attentifs, qui forment un écrin parfait pour le timbre velouté d’Eva Zaïcik.

Eva Zaïcik © Victor Toussaint
Eva Zaïcik
© Victor Toussaint

En guise d’ouverture, un quatuor à cordes, une harpe et quelques instruments à vent proposent une version orchestrée par Richard Dünser de la Sonate op. 1 de Berg. Un choix surprenant : si l’écriture par moments presque romantique flatte des cordes au très beau legato, l’orchestration est en revanche peu flatteuse pour les vents, systématiquement cantonnés à des motifs thématiques très brefs qui, bien que joliment exécutés, confèrent à l’ensemble un aspect haché.

Ils seront plus à leur avantage dans les troisième et quatrième Kindertotenlieder de Mahler : si les cordes – réduites à un violon et un alto – sont quasiment inaudibles, l’effectif chambriste souligne les solos de vents, comme ce cor anglais pur, au phrasé très articulé, qui prépare l’entrée d’Eva Zaïcik. Recueillie, la mezzo-soprano installe par la profondeur de ses graves et son vibrato sobre, très serré, une atmosphère suspendue. Sa prononciation claire, malgré une pointe d’accent français, met en valeur l’aspect dramatique du texte, encore accentué par les respirations qui entrecoupent les phrases comme autant de sanglots. Si l’énergie des instrumentistes, parfois mal canalisée, confère à certains passages un aspect presque dansant plutôt incongru, elle permet aussi un dialogue permanent entre musiciens qui assure une belle uniformité des élans.

Ce remarquable sens de la communication sous-tend également une lecture convaincante de Siegfried-Idyll. Les motifs thématiques passent parmi les vents avec fluidité, les cordes assurent la continuité du son avec ce legato que l’on remarquait déjà chez Berg. Mais si les solos sont délicieusement romantiques – piano tendre du hautbois, son feutré du cor – les tutti sont moins convaincants : le son des cordes manque de profondeur, et l’effectif chambriste – pourtant conforme à l’instrumentation originale de Wagner – dissuade les musiciens d’explorer les pianissimo, tout en les empêchant d’atteindre des forte tonitruants. Une lecture qui repose donc sur la beauté des timbres individuels juxtaposés, plus que sur un véritable son d’orchestre de chambre.

Changement d’atmosphère radical avec l’Opus Number Zoo de Luciano Berio : en lieu et place de la « méditation sur la danse du temps qui passe » décrite par le programme, c’est une vraie farce que les instrumentistes jouent ! La partition instrumentale se limitant à des rythmiques répétitives, les instrumentistes exagèrent les nombreux effets qui l’émaillent, et mettent toute leur énergie au service du texte humoristique déclamé par « la souris grise » ou « les matous ». Le sens du dialogue et un bon travail sur la diction théâtrale, y compris de la part des musiciens non francophones, permet une parfaite compréhension de la narration, et de grands rires fusent même au sein du public lorsque le hautboïste, russe, prend la parole !

Comment calmer une foule hilare ? Il suffit de faire entrer Eva Zaïcik : les Folksongs de Berio sont le clou de cette soirée-patchwork. Dès les premières notes, il est clair que la mezzo-soprano domine ce répertoire qui convient impeccablement à sa tessiture. On en oublie même le solo d’alto pourtant plein de caractère : l’orchestre passe au second plan car la voix éclipse tout le reste. Le chant semble parlé tant il est confondant de naturel, le texte parfaitement intelligible, le timbre riche et rond, le rubato subtil. La voix se coule sans difficulté dans le caractère populaire des complaintes, souligné par les ponctuations espiègles des vents. Les chansons françaises sont de véritables moments de théâtre : s’adressant directement au public, Eva Zaïcik use de la rythmique comme d’un outil pour mettre en exergue le texte. Majestueuse mais recueillie dans la prière du « Motettu de tristura », elle se fait joueuse dans « Lo fiolaire », n’oubliant jamais d’inscrire les multiples effets vocaux dans la continuité de la phrase. Forte d’un instinct rythmique infaillible, la chanteuse conclut le cycle en esquissant des mouvements de danse sur la « Chanson d’amour d’Azerbaïdjan », et enflamme un public déjà conquis : Mahler ou folklore, une chose est sûre, Eva Zaïcik peut tout oser.

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