Un pied dans le violon, l'autre dans le journalisme musical : tous les mois, Pierre Liscia vous invite à plonger dans l'envers du décor, à la découverte du quotidien d'un jeune musicien professionnel écumant salles de répétition, concours de recrutement et rencontres avec les grands musiciens de notre temps.

Pierre Liscia © Julien Hanck
Pierre Liscia
© Julien Hanck

Juin 2020. Nous sommes en plein déconfinement et il est une minorité qui, paradoxalement, reste bien silencieuse : à quelques notables exceptions près, les musiciens ne reprendront pas cet été le chemin des concerts. Le redémarrage de l’activité musicale ne peut s’effectuer que dans l’intimité des salles de travail, des studios de production : bref, loin des regards et des oreilles. Pour tous ces musiciens qui, comme moi, se trouvent à mi-chemin entre la sortie des conservatoires et l’entrée dans le monde professionnel, la fameuse saison des concours de recrutement est reportée à l’automne.

Mais voilà : comment retrouver un équilibre et une motivation propres à l’exercice difficile des concours, après plusieurs mois de travail sans d’autres oreilles que les miennes pour me juger ? Les congés approchant, et malgré l'expérience glanée ces derniers mois lors de cours de violon « zoom sessions » d'un intérêt franchement discutable, je n’ai pas eu d’autre choix que de me tourner vers les académies d’été.

À cet instant du récit, le musicien qui me lit arbore sans doute un petit sourire aux lèvres, conscient que je m’apprête à ouvrir la boîte de Pandore. Car les « stages » (comme les appellent les jeunes musiciens), part indispensable de la formation de l’artiste, échappent encore au regard du grand public. Le concept est simple : un petit groupe de professeurs se réunit pour dispenser, une dizaine de jours durant, des cours intensifs à une sélection d’étudiants. Ces cours, qui suivent les modèles de ceux dispensés dans les conservatoires, sont individuels, publics (les fameuses « masterclasses »), et il peut parfois s'y greffer des cours collectifs regroupant tous les étudiants d'une même classe pour une séance de gammes. À noter à ce propos que certains professeurs, dont les noms seront ici gardés sous silence, prennent un malin plaisir à placer les cours de gammes à 7h du matin en les précédant d'une séance de jogging musclée ; l’entraînement musical prend alors à beaucoup d'égards une tournure franchement militaire.

Vue d'ensemble sur le déroulé du stage, décryptage du jargon violonistique inclus © Pierre Liscia / Bachtrack
Vue d'ensemble sur le déroulé du stage, décryptage du jargon violonistique inclus
© Pierre Liscia / Bachtrack

Mais pour les étudiants, les avantages sont multiples : outre l’évidente émulation qu’entraîne la concentration des cours (en moyenne 5h de cours sur 10 jours, contre une par semaine en temps normal) et des étudiants sur ces campus improvisés, c’est souvent l’occasion pour eux de rencontrer les prestigieux professeurs des CRR (Conservatoires à Rayonnement Régional) et CNSM (Conservatoires Nationaux Supérieurs de Musique) chez qui l’on va tenter les concours. La vocation purement pédagogique du stage est alors quelque peu dévoyée, puisque l’élève ne manquera pas de tenter une opération-séduction pour prouver au professeur qu’il mérite une place dans sa classe. On touche là un point sensible de l’enseignement musical : car la cohabitation entre les prétentions méritocratiques des concours d’entrée dans les conservatoires et la tradition de cooptation inhérente au monde musical est souvent difficile. Pour le bien de l’élève, sa personnalité et celle de son professeur doivent se répondre positivement, d’où le caractère indispensable de telles rencontres ; mais participer à un tel stage n’est pas à la portée de toutes les bourses (le coût est en moyenne de 1000 euros pour 10 jours) et certains élèves, faute de moyens, doivent ainsi dire adieu à la classe de leurs rêves.

Comment résister au plaisir de jouer les thèmes de l'<i>Alpensinfonie</i>, perdu dans les montagnes ? © Pierre Liscia / Bachtrack
Comment résister au plaisir de jouer les thèmes de l'Alpensinfonie, perdu dans les montagnes ?
© Pierre Liscia / Bachtrack

Soyons néanmoins honnêtes : le stage se veut avant tout être une aventure humaine, et les liens s'y tissent bien au-delà des salles de cours. Il suffit d'une table de ping-pong astucieusement située ou d'un jeu de cartes pour transformer un rigide campus d'excellence musicale en une joyeuse colonie de vacances. Surtout quand les professeurs se prêtent au jeu : je garde ainsi un souvenir amusé et ému d'un célèbre professeur du CNSM de Paris, concertiste renommé auquel le jeune étudiant que j'étais n'osait pas adresser la parole et qui vint me voir de lui-même au dîner après m'avoir entendu parler cuisine, en déclarant sur un ton solennel : « Si tu es capable de dire ça à ton âge, alors je dois te transmettre la recette de risotto aux gambas de ma grand-mère. »

Le modèle de l’académie d’été se décline ainsi sous toutes les formes, et l’on distingue ainsi les petites structures d’une demi-douzaine de professeurs accueillant une cinquantaine d’élèves des usines grouillantes de musiciens, regroupant près d’une centaine de professeurs le long de plusieurs sessions pouvant ainsi couvrir tout l’été. Avec, dans les deux cas, un business model reposant en grande partie sur un festival organisé pendant la durée de l’académie, ainsi que sur les subventions allouées par les collectivités (il n’est d’ailleurs pas un hasard que les grandes stations de ski, désertées durant l’été, possèdent presque toutes leur académie-festival).

Mais voilà qu’à peine arrivé à l'hôtel, j'entends déjà violoncelles, clarinettes et cors s'agiter dans les autres chambres. En académie d'été, il est tentant de s'enfermer dans sa chambre d'hôtel pour passer 10h par jour sur l'instrument. Savoir poser son violon et s'emparer de son crayon pour une séance de travail « à la table » est cependant souvent salvateur. Ça tombe bien : Prokofiev, dont je travaille le Concerto n° 1, est un compositeur qui se prête volontiers aux constructions classiques, et les extirper du fatras de couleurs et de textures aide à clarifier la pensée et à structurer l'interprétation. Prenons la fameuse première phrase du premier mouvement. À première vue, rien d'instrumentalement bien compliqué, et pourtant ! J'avais passé des heures sur chaque note, chaque déplacement de la main gauche, sans arriver à comprendre pourquoi mes mains butaient sur ce chant simple aux allures de comptine. Au fil du stage, la solution est venue de l'analyse des carrures, ces petites séquences de quatre mesures qui structurent la phrase musicale. À partir de là, j'ai pu organiser non seulement son discours mélodique, mais également tout ce qui en découle : la gamme de nuances que l'on exploitera, les places d'archet utilisées...

Travail à la table : le violon et le métronome ne sont jamais bien loin ! © Pierre Liscia / Bachtrack
Travail à la table : le violon et le métronome ne sont jamais bien loin !
© Pierre Liscia / Bachtrack

Avec mon professeur, nous avons procédé ainsi, au fil des cours, en cherchant des solutions musicales aux problèmes instrumentaux. Une recherche qui passe parfois, pour certains pédagogues, par des méthodes peu orthodoxes ; j'ai ainsi fait la curieuse expérience, en allant assister à un cours de violoncelle sur une pièce de Bach, de danser la sarabande avec le professeur en question, au rythme du jeu de l'étudiant. La compréhension rythmique qu'apporte la danse répond avec simplicité à beaucoup de questions musicales ; mais elle provoque également chez l'élève un fou-rire immodéré, si bien que le professeur s'est vu forcé d'interrompre la leçon !

Arrivée la moitié du stage, il a fallu commencer les enchaînements avec piano. Ce travail est tout autre : on travaille alors l'anticipation, la capacité à rapidement se reconcentrer en cas d'erreur, et surtout on voit « ce qui passe » et « ce qui ne passe pas ». Là où le travail de détail se fondait sur l'observation et la minutie, la progression de la qualité des enchaînements ne s'obtient que par la répétition, devant des publics et dans des salles variées. Le succès des enchaînements s'anticipe dans le travail, évidemment : comme dans le redoutable scherzo central que mon professeur m’a fait travailler, dès le premier cours, « par gestes instrumentaux, qu'il faut savoir dégainer au bon moment ». Savoir par exemple moduler d'une note à l'autre la flexibilité de la main gauche, en fonction des positions de la main sur l'instrument, et ce même si le caractère global du morceau ne change pas. Bien sûr, ce genre de réflexes ne s’acquiert pas du jour au lendemain, et c'est pourquoi, après la boulimie d'informations glanées lors des cours rapprochés, une période de digestion est à prévoir. C'est une habitude que j'ai prise au fil des années : faire juste ce qu'il faut en stage (et ainsi mieux profiter du cadre montagnard enchanteur), et travailler beaucoup après.

Je ressors de mon académie d'été plein d'outils pédagogiques nouveaux, avec une pensée restructurée et une débordante envie d'en faire plus ; car si l'enseignement intensif du stage m'a permis d'aller questionner le texte musical dans ses moindres recoins, ma synthèse de celui-ci ne peut s'effectuer que dans les conditions exactes dans lesquelles mon travail avait commencé, à savoir : en solitaire.