Ce soir, Alexandra Dovgan remplace Rafał Blechacz, ancien vainqueur en 2005 du Concours Chopin de Varsovie, qui a annulé il y a une quinzaine de jours. La jeune pianiste russe va fêter, début juillet, ses 19 ans. Elle n'est plus une inconnue en France, en Europe et même aux États-Unis où elle a déjà fait ses débuts au Carnegie Hall. Elle a déjà joué ici au Théâtre des Champs-Élysées et vient de donner la Rhapsodie sur un thème de Paganini de Rachmaninov avec l'Orchestre National de France. Bref, c'est une ex-enfant prodige et déjà une jeune vétérane dans la carrière.

Dans la Sonate en la mineur KV 310 de Mozart qui ouvre son programme, le son est beau, rond, feutré, un peu mat, chantant, un peu grassouillet et son jeu est gracieux, un peu trop, dans une œuvre que le compositeur a écrite à Paris sous le coup de la mort de sa mère et n'est en rien décorative. Dovgan traîne un peu en route, fait du beau, du joli, ne tient pas ses phrases d'un bout à l'autre. Elle accélère puis ralentit, de façon « accordéonesque », désarticule ainsi le mouvement qui en perd sa grandeur tragique, et son côté dents serrées, visage fermé. Le mouvement lent ne sera pas plus soutenu et pas très andante. Une utilisation excessive de la pédale una corda finit par devenir un truc, de même que les oppositions systématiques de nuances piano et forte tournent au maniérisme. Le finale commence très bien, inquiet, aux aguets pour retomber dans une sophistication qui rend de plus en plus agaçante cette main gauche qui, depuis le commencement de la sonate, prend le pas sur la main droite et fait l'intéressante en permanence.
Faire le malin, voilà ce que Chopin ne permet pas dans les Ballades nos 3 et 4. Ce soir rien ne semble naturel, les phrases ne respirent pas, et la pulsation ne survit pas à tant d'indécision de tempo, mais le son est enfin plus ouvert, plus dense. Hélas !, les phrasés minaudent à force d'être chantournés et, quand viennent les dernières pages de la Ballade op. 47, les doigts regimbent devant la vitesse folle de la pianiste qui se laisse dominer par une vélocité qu'elle ne sait ni rendre éloquente ni mettre en scène.
Les premières mesures de la Ballade op. 52 doivent surgir mystérieusement du silence. Dovgan les déséquilibre avec encore et toujours une main gauche qui cherche à se distinguer. Cette œuvre qui est la perfection même dans son mélange de forme-sonate et de variations se venge alors après le thème énoncé mezza voce, comme demandé par le compositeur. Les variations s'enchaîneront de façon curieuse : la pianiste n'avance pas puisque les phrases ne sont pas soutenues par une pulsation irrésistible. Quand elle hausse le ton, le son durcit, devient opaque. Les grands accords enchaînés qui précèdent la coda ne doivent pas être tenus. Elle les tient ! Mais c'est moins la licence qui gêne que le résultat qui est insignifiant et pas propre vu que le dernier est incomplètement tenu. Et pourquoi le tout dernier accord de l'œuvre est-il, comme celui de la Ballade n° 3, si peu affirmé... tout comme celui de la valse donnée en bis ? Un tic ? Un truc ?
Dans Prélude, Choral et Fugue de Franck, rien ne va du tout. Le prélude et le choral avancent à la godille, dans tous les sens et surtout pas de façon à conduire irrésistiblement à la fugue qui est floue, écrasée sous un jeu mou et dur à la fois. La superposition des trois thèmes à la fin – il est vrai difficile à réussir – est escamotée par un manque de tenue générale du discours et une main droite décidément trop faible. Pour finir la Sonate n° 2 de Prokofiev sonnera presque comme un baume, mais sans les fulgurances attendues, quand même un peu éteinte pianistiquement, et elle arrive trop tard dans un récital aussi décevant.


