Il fait beau en ce dimanche après-midi sur les quais de Seine, mais l'Auditorium de Radio France est plein à ras bord pour Adam Laloum. Le voici qui salue avec cet air timide qu'il n'a pas « dans le civil ». Tout à l'heure, après son triomphe, quand il signera disques et programmes aux nombreux mélomanes qui se presseront autour de lui, nous nous risquerons à lui faire un compliment sur la façon dont il a respecté à la lettre les indications de dynamique de Schubert dans la Sonate en si bémol majeur D.960, osant les impalpables pianissimos et les brefs accents de puissance indiqués sur la partition. Sa réponse ? « Le piano était très bon, il y incite. » Et modeste en plus de cela !

Avant d'en arriver au dernier Schubert, Laloum commence par la Romance op. 28 n° 2 de Robert Schumann, en fa dièse majeur, plongeant en une seconde le public dans le cadre intime d'un salon ou résonnerait de façon irréelle un vieil instrument fané, aux couleurs grises, enchanté par des doigts qui l'effleurent tout en libérant peu à peu le chant, doux et clair à la fois. Et cette romance murmurée émeut comme le souvenir d'une berceuse.
Retour sur terre avec les 8 Klavierstücke op. 76 de Brahms. Pas vraiment d'ailleurs : on suit le musicien dans les méandres contrapuntiques des lignes enchevêtrées que le compositeur fait apparaître et disparaître dans une brume apparente qui n'en rend pas moins lisibles des pièces que l'on pourrait prendre en dictée. Comment fait Laloum pour faire tout entendre sans rien souligner, pour donner leur vie propre et un son à chaque ligne ? Il y a du Radu Lupu et du Nelson Freire chez lui qui a, lui aussi, l'art du son éloquent qui fuit l'hédonisme. Brahms associe ici le contrepoint archaïque des vieux maîtres qu'il aimait tant à des interrogations sans réponse, des harmonies et des rythmes inattendus. Huit monologues qu'il faut vraiment jouer ensemble, tant ils se complètent de façon organique. Laloum réussit à s'immiscer dans un texte qu'il respecte formellement et a fait sien depuis longtemps. Son jeu est profondément original en ce que la retenue expressive du musicien se double d'une évidence d'énoncé qui efface paradoxalement toute idée d'interprétation : il est là, parle en son nom mais son ego est absent. Les histoires que le pianiste nous conte sont donc du pur Brahms.
Quand il revient après l'entracte c'est pour la Sonate de Berg. Il évitera soigneusement de la jouer expressionniste, trop coincée entre Scriabine et Schönberg. Il va plutôt la jouer premier romantisme, sensible et presque apaisée, jusqu'à cette fin étreignante et silencieusement interrogative d'un avenir incertain. Laloum la distille transparente sur le plan contrapuntique, nostalgique en tournant le dos à une sensualité trop lourde comme aux modernistes qui forcent trop sur les accents. Et le son est transparent et timbré, avec des nuances flirtant avec le silence et un caractère intime très émouvant, comme planant au-dessus d'un gouffre.
Place au si bémol majeur de la dernière sonate de Schubert, dont les pas légers du premier mouvement suggèrent le drame en repoussant tout théâtre. Laloum fait la reprise de ce « Molto moderato » et, quand il repart après ces mesures de transition qui sont un sommet expressif dont se – et nous – privent ceux qui ne la font pas, il avance avec un pas dont l'agogique noue et dénoue les tensions du voyage, tout en faisant sentir le temps en horloger du sentiment qui passe et du souvenir qui hante.
Laloum incarne aujourd'hui l'art de l'interprétation à son sommet : ne rien dire tout en laissant tout transparaître, respecter la lettre du texte sans en être prisonnier, pour aider la musique à venir au monde, discours dont l'éloquence ne doit rien à la représentation de soi-même de qui la sert. Et quand tout est presque fini, avant que la cavalcade de la dernière page n'efface ce voyage émotionnel inextinguible, Laloum se cale sur son siège et part en une exaltation libératrice que le public accueille par une ovation incroyable. Ce récital sera diffusé le 4 mai à 20h sur France Musique.


