La Philharmonie de Varsovie a organisé une soirée en l’honneur d’André Czajkowski (ou Tchaikowski selon la nouvelle orthographe qu’il avait adopté au lancement de sa carrière). Figure majeure du paysage musical polonais, André Czajkowski est pourtant très peu connu du grand public. La première mondiale de son opéra Le Marchand de Venise, à Bregenz en Autriche en 2013 a convaincu les spécialistes de ce pianiste et compositeur de démocratiser son oeuvre.

Andrzej Czajkowski © Sophie Baker / ArenaPal
Andrzej Czajkowski
© Sophie Baker / ArenaPal
Le pianiste Maciej Grzybowski interprète deux œuvres du compositeur en première partie. Fidèle à lui-même, Maciej Grzybowski arrive sur scène et se met à jouer directement après une très brève révérence, laissant à peine le temps à sa tourneuse de pages de se mettre en place.

La sonate s’ouvre avec le Non Troppo Presto. Le pianiste donne une version énergique de ce que l’on pourrait qualifier de sonate dissonante, composée de nombreuses gammes jointes à des clusters. Le deuxième mouvement sonne comme une complainte. La mélodie est laissée à la main droite tandis que la main gauche accuse des basses régulières. La polyphonie est également très présente dans cette pièce, certains passages du Largo nous rappellent par certains aspects les chants grégoriens du Moyen-Âge. Le Piano e veloce qui clôt ce mouvement présente dans la même veine des gammes dissonantes et des arpèges sur toute la surface du clavier, le tout soutenu par une basse continue assurée par la main gauche. Le pianiste salue aussi vite qu’au début et enchaîne directement avec les Inventions pour piano, laissant à peine le temps à la salle (malheureusement remplie à 40% de ses capacités) de l’applaudir.

Grzybowski interprète les Inventions de Czajkowski cette fois-ci sans partition. L’Allegretto tranquillo qui ouvre cette pièce sonne encore un fois comme une étude. La dextérité du pianiste est ainsi encore une fois démontrée. Ce qui est vraiment caractéristique de ces inventions, c’est le contraste qu’opère le compositeur entre les rythmes, les nuances et les tempos. Le plus bel exemple est la transition entre le Velocissimo, qui se termine comme une question ouverte fortissimo, vers le Placido qui constitue la réponse legato. Les mouvements Con Umore et Allegro Scherzando nous présentent des mélodies chantantes sur des rythmes souvent effrénés. Le pianiste opère une longue pause entre le Brusco et le Lento Trasparente rendant la tension encore plus palpable pour ce public réduit. La fin de cette invention se termine par des arpèges de plus en plus pianissimo pour s’effacer complètement.

On ne peut que saluer cette prestation, certes peut-être quelque peu expéditive, de Maciej Grzybowski qui a sur rendre parfaitement l’œuvre de son compatriote.

La seconde partie met à l’honneur le reportage Rebel of the Keys réalisé par Mark Charles. C’est la version de 60 minutes qui nous est présentée ici. La version originale durant 90 minutes. Ce projet amorcé il y a quatre ans est présenté pour la première fois au public dans la salle mythique de la Philharmonie de Varsovie. Le réalisateur évoque les difficultés de la réalisation de ce long métrage : il existe très peu d’archives sur ce compositeur/pianiste et il a fallu faire un choix draconien pour choisir les anecdotes à montrer dans le reportage.

Le résultat est cependant très réussi et nous plonge dans l’intimité du compositeur pendant une heure. Les témoignages sont très bien choisis et souvent très justes. Le long métrage nous présente un compositeur et pianiste à la personnalité complexe. Caractériel, il est qualifié par un de ses amis de « wonderfull and awfull person », pourtant véritable génie musical qui aurait en lui « plus à exprimer que ce qu’il nous montre sur scène, mais qui ne serait pas vraiment assez intéressé pour le faire ». Un génie à part donc.

La force de ce reportage est de dresser un portrait aussi authentique que possible. Ainsi, la narratrice ne tombe pas dans le mélodrame lorsqu’elle évoque l’enfance douloureuse d’Andrzej qui s’enfuit avec sa grand-mère du ghetto de Varsovie en 1942. Sa mère périra à Treblinka la même année. Les témoignages de ses proches évoquent également tous les aspects de cet homme torturé toute sa vie par le sentiment d’humiliation vécu lors de son enfance. Ainsi on nous dresse le portrait à la fois d’un génie de la composition et du clavier, d’un homosexuel à ses heures, d’un homme manipulateur et impulsif capable de déceler les faiblesses en chacun pour mieux les exploiter. Il n’en reste pas moins un très grand artiste qui composa son unique opéra jusqu’à la fin de sa vie, refusant les injections de morphine afin de rester complètement maître de son esprit pour achever l’œuvre de sa vie.

Un des vœux de Czajkowski après sa mort était de donner son corps à la science et son crâne à la Royal Shakespeare Company. Le documentaire se termine donc sur la narratrice, musicologue, qui découvre le crâne d’Andrzej près de 10 ans après avoir entamé des recherches sur ce curieux personnage. Grand moment d’émotion pour toute l’assemblée qui acclame la démarche de ces passionnés de Czajkowski. A voir donc.