Machine à spectacle de Solène Wachter commence à l'opposé de ce que son titre pourrait laisser attendre : dans le silence. Quatre danseuses et une musicienne auxquelles s’ajoute une régisseuse fabriquent sous nos yeux un spectacle qui n’a de cesse de montrer comment il se fabrique. Et c’est précisément là que réside le caractère génial de la pièce présentée en cette fin septembre à la Briqueterie de Vitry-sur-Seine : ici, l’artifice n’est pas un secret à dissimuler, mais le moteur même du plaisir.

Dès la première séquence, le dispositif est aussi drôle que malin. Une danseuse se retrouve au centre d’une reconstitution de tournage cinématographique. Autour d’elle, l’équipe énonce les effets spéciaux grandiloquents qui sont censés se produire : entrée en scène des figurants, puis lâcher des animaux, tops lumières, effets en tous genres de plus en plus abracadabrantesques et même explosions... Mais rien n’est réellement filmé, aucun trucage ne vient masquer la réalité du plateau : tout est dit, joué, pseudo-fabriqué en direct. Cette économie de moyens stimule par principe l’imaginaire du public, invité à élaborer mentalement lui-même les images que le spectacle lui suggère.
La « cascade » s’avère ainsi constituer le principe central du spectacle, à la fois intention chorégraphique, gag scénique et véritable philosophie de la narration. Un premier solo se dessine autour de ce motif, accompagné par la percussionniste (Mien Heyvaert) qui produit derrière la danseuse toute une série d’effets bruitistes. Peu à peu, le mouvement prend de l’ampleur, la musique aussi. L’intensité monte, les interprètes deviennent multiples, et la cascade finit par être réalisée en direct : successivement les danseuses courent, et leur élan est brutalement interrompu par le fil relié au harnais qui les entoure ce qui les fait tomber sur de gros tapis. Le spectaculaire se trouve alors réduit à ses éléments constitutifs : un câble, un harnais, une impulsion, un corps qui chute, un tapis pour amortir. Et pourtant, l’effet produit est saisissant.

Ce qui constitue le ciment de l’action dans son ensemble, c’est la complicité qui unit les interprètes dans ces situations de dépense physique extrême. Il est très appréciable d’admirer l’aisance et la précision de corps dévoilés dans toute leur puissance, leur agilité, sans jamais être sexualisés. Une scène de combat à quatre derrière un rideau bleu joue ainsi avec les effets de transparence produits par la lumière. On croit voir davantage qu’on ne voit réellement, comme dans un film à gros budget, mais la scénographie, la lumière et les corps suffisent à produire l’illusion. Ailleurs, l’esthétique évoque franchement le jeu vidéo ou le cinéma spectaculaire, tout en refusant constamment les moyens qui permettraient d’en reproduire fidèlement les effets. Machine à spectacle ne cherche pas à faire croire qu’il y a une caméra, un montage ou un trompe-l’œil : elle célèbre au contraire la puissance de ce qui se passe ici et maintenant.
Cette puissance tient aussi à l’alternance de moments avec et sans musique. Le solo de Mien Heyvaert, particulièrement impressionnant, renverse les rapports habituels entre le geste et le son : sur une bande enregistrée, la percussionniste mime physiquement les sons, de manière réaliste ou non, comme si ses mouvements pouvaient aussi générer des effets spéciaux. Ce décalage déroutant rappelle que toute représentation repose sur des conventions que l’on peut déplacer à loisir.
La pièce joue également avec une forme de danger. Une plaque de fer bascule et tombe dans un fracas spectaculaire ; un sac de sable suspendu aux cintres se décroche et chute à proximité d’une interprète. Le danger est construit, mais semble réel et reste toujours imprévisible pour le public. Car si les coutures du spectacle restent visibles, la réception ne peut s’extraire du présent et implique une possibilité continue de surprise. Les ruptures brutales entre les scènes sont autant de moments de « relâche » où la mécanique semble reprendre son souffle. Une danseuse peut par exemple apprendre à une autre une phase chorégraphique de combat : au lieu de présenter une séquence parfaitement achevée, la pièce montre son apprentissage, sa transmission, sa fabrication.
C’est cette visibilisation des mécanismes qui fait de Machine à spectacle un véritable éloge du spectacle vivant. Tout est préparé, répété, réglé ; et pourtant, on le sait, jamais une représentation ne se passe exactement comme prévu. La pièce ne prétend jamais abolir cette part d’incertitude : elle en fait sa matière. À l’heure des images montées et truquées voire mensongères, Solène Wachter choisit de montrer les ficelles, et c'est réjouissant.






















