Au moment de rencontrer les violonistes du Quatuor Ébène, Pierre Colombet et Gabriel Le Magadure, il y a comme un fort sentiment de déjà-vu. Nous nous rencontrons alors que le quatuor arrive à Londres pour le troisième concert au Wigmore Hall de son intégrale des quatuors de Beethoven – ce même projet qui, en 2019, les a amenés à interpréter et à enregistrer en direct l’ensemble des 16 quatuors à Philadelphie, Vienne, Tokyo, São Paulo, Melbourne, Nairobi et Paris, en amont des célébrations de 2020 qui marquaient le 250e anniversaire de Beethoven.

Cette série de concerts particulièrement applaudie devait être suivie en 2020 d’une deuxième tournée mondiale, couvrant bien plus de pays et de villes. Nous savons tous ce qui s’est passé ensuite. Six ans, une pandémie et un changement de violoncelliste plus tard, non seulement cette tournée marathon a finalement été remise sur pied (elle est en cours), constituant le projet principal des Ébène pour cette saison et la suivante, mais pour les deux membres les plus anciens du quatuor, cela ressemble à une toute nouvelle aventure.
« C’est déjà une expérience magique, mais c'est aussi quelque chose de nouveau pour nous, explique Le Magadure. Yuya [Okamoto, qui a remplacé en 2024 le violoncelliste historique du groupe, Raphaël Merlin] n’avait jamais joué d'intégrale Beethoven auparavant, et Marie [Chilemme, l’altiste] venait tout juste de nous rejoindre lorsque nous avons enregistré en 2019. Rejouer ce cycle avec la nouvelle équipe, cela nous demande donc beaucoup de travail. On ne va pas se reposer après cette étape de la tournée, car on n’a que deux semaines pour répéter tous les quatuors en même temps avant de partir au Japon – y compris cinq quatuors qu’on n’a pas encore abordés. C’est un peu fou et compliqué, et ce n’est pas quelque chose qu’on a déjà vécu auparavant – mais cela en vaut la peine. »
Inévitablement, les méthodes de travail diffèrent selon les enjeux. Le Quatuor Ébène est par exemple connu pour avoir beaucoup travaillé à un tempo lent afin de perfectionner l’intonation et l’équilibre de l’ensemble, et ce depuis que Colombet a fondé le quatuor en 1999 avec des camarades du Conservatoire de Boulogne-Billancourt. Aujourd’hui, bien que cette méthode fasse toujours partie de leur arsenal lorsqu’ils passent d’un quatuor à l’autre, ils travaillent davantage au tempo. Et ils consacrent désormais leurs matinées au travail individuel, avant de se réunir l’après-midi. « Pour moi, c’est une autre façon de travailler, explique Colombet, mais pour l’instant, c’est positif, cela nous permet d’être plus structurés et plus efficaces. »
Un constat semble lui donner raison : au fur et à mesure que leur intégrale Beethoven en tournée avance, le public vient toujours plus nombreux et plus enthousiaste. C’est en Italie que ce phénomène a le plus frappé les quartettistes : s'ils ont toujours apprécié y faire des tournées pour la gastronomie locale et le soleil, ils constataient jusqu'à récemment que le public y était moins sensible à la musique de chambre qu’à l’opéra et aux orchestres. « Aujourd’hui, c’est comme si on nous avait adoptés, s’émerveille Le Magadure. Nous avons joué devant une salle pratiquement comble à Milan il y a trois jours. » Ils souhaitent désormais se produire régulièrement en Italie.
Au-delà du marathon Beethoven, un autre événement marquant figure à l'agenda personnel de Colombet en septembre : il siégera au jury de quatuor à cordes du 75e Concours international de musique de l'ARD à Munich. C’est précisément ce concours qui, en 2004, a propulsé le Quatuor Ébène sur la scène internationale – à l’époque, Colombet et Le Magadure étaient accompagnés de Raphaël Merlin au violoncelle et de Mathieu Herzog à l’alto. « Si la musique classique était un sport, l’ARD serait les Jeux Olympiques du quatuor à cordes, explique Colombet. Avant l’ARD, on n'avait pas de carrière. On donnait peut-être dix concerts par an – « En France ! », l'interrompt Le Magadure en riant. Puis, du jour au lendemain, ce chiffre est passé à 135. Il n’y a pas eu de transition. »
« On avait travaillé comme des dingues, raconte Colombet. En revoyant les photos, Gabriel et moi, on a l’air de zombies, on mangeait tellement peu. » Le quatuor a remporté six prix, dont le Prix du public. « Je me souviendrai toujours d’être sur scène, alors que les prix étaient annoncés, et que c’était toujours nous. Puis, quand ils sont enfin arrivés à l’annonce du Premier Prix, on s’est dit : “Bon, c’est sûr qu’on n’aura pas le Premier, parce qu’on en a déjà trop” – et pourtant, on l’a eu ! On était presque un peu gênés, parce que nos concurrents étaient d’excellents quatuors ! »
Dès leur arrivée, ils ont senti que le Concours de l'ARD revêtait une importance particulière. « À Munich, il y avait quelque chose de différent dans l'air, se souvient Le Magadure. L'ambiance était électrique. Le monde de la musique s'y était donné rendez-vous. Les agents, tout le monde » – et c'est d'ailleurs grâce à ce concours qu'ils ont pu s'adjoindre les services de Sonia Simmenauer comme agent, avec qui ils travaillent encore aujourd'hui.
Interrogés sur les moments forts de leur carrière depuis lors, ils citent leurs débuts au Carnegie Hall en 2009, lors desquels Le Magadure était tellement nerveux que son archet lui a échappé des doigts – mais il a réussi à le rattraper en plein vol et a continué à jouer. « Pendant tout un mouvement, je n'ai pas arrêté de trembler pendant que je jouais, dit-il en riant. Mon Dieu, c’était quelque chose. »
Un autre moment marquant a été la visite des coulisses de Vienne avec Günter Pichler (1940-2026), ancien premier violon du Quatuor Alban Berg. « C'était vraiment très émouvant, surtout pour Pierre, se souvient Le Magadure. Nous avons pris conscience de l'héritage qui nous était transmis. »
D'autres rencontres mémorables ont eu lieu sur scène, grâce à l'esprit de collaboration qui anime le quatuor. Les pianistes Evgeny Kissin et Sir András Schiff leur viennent immédiatement à l'esprit ; et le clarinettiste et saxophoniste Michel Portal, compositeur de musique classique et de jazz, est cité avec affection, compte tenu de l'importance que revêtent les projets crossover pour le quatuor. « Michel a joué un rôle essentiel dans notre capacité à nous sentir libres dans tous les styles musicaux, explique Le Magadure. C'était déjà dans notre ADN, mais il a été la clé qui nous a permis de ne pas douter de nous-mêmes. »
Comme les Ébène conseillent et enseignent également auprès de jeunes quatuors, la conversation s’oriente rapidement sur l’évolution du paysage des jeunes quatuors au fil des décennies. Pour commencer, alors qu’il n’y avait peut-être que quatre ou cinq autres quatuors en France à leurs débuts, « il y en a aujourd’hui peut-être une cinquantaine, observe Colombet, et des milliers à travers le monde ».
Le côté positif de cette situation, c'est l’engouement sans précédent qu’elle suscite chez la jeune génération pour le répertoire et la carrière de quatuor – un engouement en partie alimenté par l’inspiration des Ébène et d’autres quatuors tels que les Belcea et les Modigliani. Pourtant, tous ces jeunes quatuors découvrent également que le chemin est loin d’être facile. Au-delà de la concurrence acharnée que cela occasionne, beaucoup ne se forment qu’à la fin de leurs études, lesquelles s’étendent de plus en plus à mesure que les diplômes de haut niveau deviennent la norme.
Lorsque les quatuors se forment alors que leurs membres ont entre 25 et 30 ans, âge auquel les musiciens souhaitent également mener une carrière professionnelle et gagner leur vie, il est bien plus difficile de trouver les 6 à 9 heures de répétition quotidiennes nécessaires pour asseoir solidement les bases de l’ensemble. C’est ainsi que dans un premier temps, alors qu’ils étaient encore à la fin de l’adolescence ou au début de la vingtaine, les Ébène ont pu perfectionner cette intonation, cet équilibre et cette virtuosité d’ensemble saisissants, ainsi que ce son raffiné et ciselé, semblable à celui d’un couteau japonais, qui les distinguent tant.
Ce qui est encore plus préoccupant, c’est que, alors que de jeunes musiciens forment sans cesse de nouveaux quatuors à cordes, les acteurs du secteur – diffuseurs, organisateurs de concerts, maisons de disques, formateurs – se désengagent. Pour prendre l’exemple de la France, relevé par Colombet, la seule émission française dédiée à la musique classique et diffusée en prime time, la cérémonie annuelle des Victoires de la Musique Classique, ne comporte plus de catégorie dédiée à la musique de chambre depuis 2009.
« Chaque année, je me force à regarder cette émission, et chaque année, je suis de plus en plus en colère, dit-il. Même lorsque nous avons remporté le prix de l'Ensemble de l’année en 2010 et que nous avons été invités à jouer, ils voulaient qu'on joue le thème de Pulp Fiction de Tarantino. Nous avons fait notre propre arrangement, mais on ne nous a pas permis de jouer de la musique classique profonde, intense et magnifique ; et il est vrai que cela aurait ennuyé les téléspectateurs, car ils n’ont pas été éduqués autrement. Il incombe aux organisations de respecter et de croire au pouvoir de la bonne musique, et donc de la promouvoir, poursuit-il. Ce n’est pas ce qui se passe. »
Une des raisons de cette situation, selon Colombet, c'est que les organisations disposant des moyens nécessaires pour promouvoir la culture ont oublié la raison d’être première de celle-ci. « La culture n’est pas censée rapporter des fortunes à ceux qui la produisent, souligne-t-il. Ce sera le cas pour quelques-uns. Mais la culture est censée être le ciment de la société, donner aux gens la force de bien faire leur travail quotidien et nous nourrir en tant qu’êtres humains qui ne sommes pas faits pour vivre en tant qu’individus isolés. Cela ne devrait faire aucun doute. Mais aujourd’hui, c’est le contraire qui se produit. Nous sommes de plus en plus individualisés. Les écrans en sont une des raisons : regardez autour de vous dans le métro, 99% des gens sont rivés à leur écran. Pour contrebalancer cela, nous avons besoin de concerts et de culture plus que jamais. »
Ils ajoutent qu’un rééquilibrage plus poussé s’impose dans le milieu professionnel, les grands ensembles de musique de chambre ne touchant qu’une fraction de ce que peuvent gagner les grands solistes ou chefs d’orchestre – somme qui, de surcroît, doit ensuite être partagée entre plusieurs personnes. « Nous comprenons qu’un soliste puisse être payé quatre fois plus que nous, déclare Colombet. C’est difficile de voyager seul, et d’être jugé en tant que soliste. » « Mais pas vingt fois plus, ajoute Le Magadure. C’est fou que la situation financière soit difficile, même pour les plus grands quatuors à cordes. »
Interrogé sur l’avenir des Ébène, Le Magadure espère « continuer à s’enrichir de la dimension humaine de cette incroyable aventure, et continuer à découvrir tout ce qu’il y a à découvrir ! On ne risque pas de s’ennuyer, le répertoire est tellement inépuisable. » Une aventure qui sera bientôt dévoilée est un nouvel album transcendant les genres musicaux, récemment enregistré, pour lequel ils ont associé un quatuor à cordes à de la musique électronique. « Et c’est ce qu’on adore, s’enthousiasme Colombet. Passer de Beethoven à la musique électronique, pour nous, ce n’est pas un grand saut. C’est juste enrichissant. »
L’avenir de la musique de chambre, en définitive, ils l'envisagent comme une source d’enrichissement et d’encouragement. Après tout, avec la multiplication des jeunes quatuors à travers le monde, même au milieu de toutes ces difficultés, cela se traduit en fin de compte par un nombre bien plus important de concerts de quatuors qu’auparavant. Et en septembre prochain, à Munich, Colombet va pouvoir donner à un quatuor un élan similaire à celui dont a bénéficié le Quatuor Ébène il y a 22 ans. « Je suis tellement heureux de participer au Concours de l'ARD cette année, conclut-il. J’aurais annulé des concerts pour y participer si cela avait été nécessaire. Nous y croyons profondément. Nos propres souvenirs de cette compétition comptent parmi les meilleurs de notre vie, et je suis sûr que les lauréats de cette saison en tireront profit. »
Le 75e Concours international de musique de l'ARD se déroulera du 30 août au 18 septembre 2026 à Munich.
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Cet article a été sponsorisé par le Concours international de musique de l'ARD et traduit de l'anglais par Tristan Labouret.


