Paris compte une dizaine d'orchestres amateurs, et plus si l'on inclut les ensembles de chambre, les formations qui se constituent le temps d'un programme, les petits orchestres de cuivres. Dans une série de trois articles, nous partons à la rencontre de ces orchestres, des répétitions jusqu'aux concerts, pour mieux comprendre ce qui les fait vivre et ce qu'ils révèlent de notre rapport collectif à la musique. Après un premier épisode consacré à Ut Cinquième et un deuxième consacré à Elektra, au tour d’Ondes Plurielles et du COGE dans ce troisième et dernier volet.

Ondes Plurielles est né de l'envie de jouer une partition : La Nuit transfigurée de Schönberg. C'était en 2017. Alice, altiste et directrice des affaires culturelles d'une municipalité, en est la présidente fondatrice. « Les musiciens voulaient décider des programmes, choisir comment ça fonctionne. » Aujourd'hui, l'orchestre compte plus de 120 instrumentistes. Contrairement à Ut Cinquième qui répète tous les mercredis et à Elektra qui se réunit tous les mardis, Ondes Plurielles travaille par sessions : trois week-ends de répétitions, un week-end de concert, dix sessions dans l'année. Les musiciens s'inscrivent à une, plusieurs ou toutes selon leur agenda. « Ce qui est génial quand on est amateur, c'est qu'on n'a aucune contrainte à part l'organisation financière. Mais avant tout, on joue ce dont on a envie. C'est un peu le luxe en tant que musicien. »
Marie-Christine, elle, a commencé à jouer pour Ondes Plurielles à sa retraite. Une carrière professionnelle comme on en fait plus : quarante-trois ans dans une même petite entreprise… qui s'appelle l'Orchestre de Paris. Elle était altiste. Alice raconte son arrivée : « on a reçu un mail de Marie-Christine disant qu'elle venait de prendre sa retraite et qu'elle cherchait un nouvel orchestre. Demandant gentiment, avec beaucoup de pudeur, si elle pouvait venir jouer avec nous. Depuis, c'est celle qui a joué le plus depuis des années, elle n'a pas raté une session. » Et quand un musicien de l'Orchestre de Paris se rend aux concerts d'Ondes Plurielles, Marie-Christine les présente, dit Alice en souriant, « comme les membres de son nouvel orchestre ».
Marie-Christine distribue les boules Quies à l'entrée de l'église Saint-Marcel avant le concert. Il le faut : la Septième de Chostakovitch dans une acoustique sèche et précise, avec un orchestre qui prend la moitié de l'église, ça tape. « Ils sont incroyables, dit-elle. Ils ont un amour de la musique, une présence. À chaque fois c'est un plaisir immense. » Elle admire ses nouveaux collègues. « Je me demande comment ils font pour travailler autant : trois week-ends entiers pris. Ils n'ont que les soirées. Dans un orchestre professionnel, les rapports peuvent être un peu durs. Ici, les rapports humains sont différents. Je suis contente de les voir, d'être avec eux. » Et puis cette phrase, simple et définitive : « le mot "amateur" est tellement vrai. Ce sont eux qui donnent tout pour la musique. » Marie-Christine, quarante-trois ans à l'Orchestre de Paris, huit ans chez Ondes Plurielles : altiste à perpétuité.
Les applaudissements à peine retombés, les musiciens commencent à démonter. Il faut rendre l'église, et vite. On plie les chaises, on range les pupitres, on transporte les caisses. Le chef, Johannes Le Pennec, donne un coup de main, lui aussi. Ces gens qui, comme il le dit, « travaillent trente-cinq à quarante-cinq heures dans leurs métiers », ce sont eux qui ont transporté et loué le matériel, monté les praticables, fait le concert, et qui démontent maintenant. « Ils ont une énergie absolument folle. »
L'accès aux salles de répétition et de concert reste la difficulté la plus constante. Le COGE, l'association la plus ancienne de Paris parmi les orchestres amateurs, fondée voici quarante-trois ans par des étudiants de grandes écoles qui voulaient faire de la musique ensemble, a galéré dans des maternelles, des hôpitaux, des réfectoires, avant d'être mis à la porte à chaque fois pour une raison ou une autre. Et au moment de cet entretien, Léa Mpungu, directrice et violoncelliste, vient d'apprendre que son lieu de répétition actuel ne renouvellera pas la convention. « Pour la troisième année consécutive, je vais devoir trouver une salle et j'ai trois mois de retard », dit-elle, stressée.
Le COGE, c'est pourtant 300 musiciens répartis en trois formations distinctes, une gouvernance bénévole d'une trentaine de personnes, des régisseurs, une équipe de communication, une webmestre. « C'est un mastodonte, dit Léa. Je n'arrive pas à comprendre pourquoi la ville de Paris, avec tout ce paysage des orchestres amateurs, ne fait pas davantage. Trouver une salle à Paris, c'est la jungle. » Elle a appelé les mairies, les conservatoires. Ceux-ci lui répondent qu'ils ont leurs propres orchestres. Les établissements scolaires prennent peur quand elle leur dit que l'orchestre peut monter à 110 personnes avec le chœur. Le modèle économique est sous tension également : « Sans subventions, sans mécènes, on est en grave déficit. » Et quand le déficit s'accumule, les répercussions sont immédiates : « pas d'œuvres sous droit d'auteur, donc adieu Sibelius que tout le monde adore. Pas de Requiem avec des solistes. Et dans le contexte actuel, je ne vois pas dans quelle mesure cela va s'arranger. »
Et pourtant, tous les cinq ans, le COGE organise son jubilé dans une grande salle parisienne. La Salle Gaveau jadis, la Philharmonie pour les 35 ans, Radio France pour les 40 ans. Ces soirs-là, les deux orchestres se mélangent, tous les chœurs chantent ensemble. En 2022, c'était le finale de la Deuxième de Mahler avec Alizé Léhon à la baguette, qui depuis a été nommée révélation cheffe d'orchestre aux Victoires de la musique classique. Léa raconte : « on était tous en larmes sur scène, déjà parce que ce morceau est indescriptible. Et on était 300 sur scène avec Alizé du haut de son mètre soixante-dix qui nous fait jouer de la musique de fou. C'est un peu le concert d'une vie parce que ce genre d'occasion n'arrive pas souvent. Et parfois, continue-t-elle, on s'émerveille de petits détails : "oh, cette chaise est réglable !" »
Dans une ville où l'on peut entendre en une même semaine l'Orchestre de Paris, le Philharmonique de Radio France, l'Orchestre National de France, l'Orchestre de chambre de Paris et, au gré des tournées mondiales les orchestres de Londres, Cleveland, Dresde, Los Angeles ou le Met, ces formations amateurs existent, se multiplient, se battent. Dans ces nefs à l'acoustique parfois catastrophique, ces gymnases glaciaux, ces réfectoires d'entreprises, des centaines de Parisiens continuent tous les soirs à sortir leur instrument, à s'installer sur une chaise pliante inconfortable, à attendre que le chef lève les bras et à jouer des chefs-d'œuvre de notre patrimoine musical, dans lesquels ils « donneront tout pour la musique ». Comment ne pas les aimer, ces amateurs ?


