Avec la nouvelle production de Billy Budd présentée dans le cadre de son festival annuel, l’Opéra national de Lyon comble une lacune de son répertoire : l’opéra de Benjamin Britten n’y avait en effet jamais été représenté. Force est de constater, d’ailleurs, qu’il demeure assez rare en France : faut-il rappeler qu’il fallut attendre 1996 pour que l’Opéra de Paris le crée, dans une production marquante de Francesca Zambello ?

<i>Billy Budd</i> à l'Opéra de Lyon &copy; Jean-Louis Fernandez
Billy Budd à l'Opéra de Lyon
© Jean-Louis Fernandez

Pour une œuvre qui reste donc encore, pour beaucoup, une découverte, Richard Brunel fait le choix de la lisibilité. Loin des relectures plus radicales qu’il affectionne parfois, le metteur en scène respecte presque à la lettre le livret conçu par Edward Morgan Forster et Eric Crozier d'après le roman de Herman Melville : le public prend ainsi clairement connaissance du tragique destin de Billy Budd, marin enrôlé de force sur un navire de guerre anglais au lendemain de la Révolution française, et dont l’extrême beauté suscitera une certaine fascination sur l’équipage – mais aussi une forme de jalousie ou de rejet qui le mèneront à sa perte.

Seul véritable écart : le déplacement de l’intrigue au XXe siècle. Ce choix ne sert ni ne dessert vraiment l’ouvrage. Certes, quelques références historiques s’en trouvent atténuées : les allusions à une possible influence des idées révolutionnaires sur les esprits anglais perdent de leur force, et l’on cherche en vain quelle guerre a bien pu, au siècle dernier, donner lieu à un affrontement entre les forces maritimes anglaise et française. Mais la compréhension globale de l’intrigue n’est pas affectée, ni les enjeux dramatiques et moraux du livret.

<i>Billy Budd</i> à l'Opéra de Lyon &copy; Jean-Louis Fernandez
Billy Budd à l'Opéra de Lyon
© Jean-Louis Fernandez

Une autre entorse notable au livret accentue la brutalité du dénouement : Billy finit poignardé par un officier de Vere plutôt que pendu. Ce geste renforce la tension dramatique, et surtout justifie encore plus le vent de révolte qui soulève l’équipage dans l’avant-dernier tableau. Visuellement saisissant, celui-ci opère comme un fondu enchaîné entre la dernière scène de l’œuvre se passant sur le pont du HMS Indomptable et le retour, pour l’épilogue, aux appartements d’un capitaine Vere rongé par le remords, des années après la mort de Billy.

Sobre mais évocatrice, la scénographie (signée Stephan Zimmerli) repose sur de vastes échafaudages modulables qui figurent tour à tour les différents espaces du navire. Jeux de lumière et fumigènes suffisent à suggérer l’océan. Dans cet univers stylisé, la direction d’acteur, d’une grande précision, se révèle particulièrement efficace : les ressorts psychologiques des personnages apparaissent avec une netteté frappante.

<i>Billy Budd</i> à l'Opéra de Lyon &copy; Jean-Louis Fernandez
Billy Budd à l'Opéra de Lyon
© Jean-Louis Fernandez

Musicalement, la soirée est une superbe réussite. Sous la direction précise et inspirée de Finnegan Downie Dear, l’Orchestre et les Chœurs de l'Opéra de Lyon traduisent avec une intensité remarquable les tensions de la partition de Britten : tempêtes latentes, éclats fulgurants — notamment lors de la confrontation avortée avec les Français — mais aussi moments suspendus d’une grande poésie. La scène du rêve de Billy à la fin du premier acte, portée par un violoncelle au chant particulièrement inspiré, constitue à cet égard un sommet.

L’opéra, profondément collectif, exige une distribution homogène — condition ici pleinement remplie. Les nombreux seconds rôles, loin d’être anecdotiques, contribuent tous à l’équilibre de l’ensemble, et l’on ne peut que saluer l’implication des artistes du Lyon Opéra Studio et des Chœurs. Dans le rôle du capitaine Vere, Paul Appleby livre une incarnation d’une belle intensité dramatique. Si la voix laisse parfois percevoir quelques limites dans le haut de la tessiture, ces fragilités servent paradoxalement le personnage en traduisant ses hésitations et ses tourments. Son jeu scénique, d’une grande justesse, culmine dans le tableau final, bouleversant, où il se remémore les événements passés en berçant le corps sans vie de Billy.

<i>Billy Budd</i> à l'Opéra de Lyon &copy; Jean-Louis Fernandez
Billy Budd à l'Opéra de Lyon
© Jean-Louis Fernandez

Face à lui, Derek Welton campe un John Claggart saisissant de noirceur. Véritable double inversé de Billy, il apparaît comme un ange déchu, Lucifer chassé du Ciel quand Billy, à la pureté immaculée, se rêve chef de la hune d’artimon. La voix, solidement projetée, d’une noirceur impressionnante et dotée d’une grande autorité, confère à sa grande scène du premier acte une puissance comparable au « Credo » de Iago dans l’Otello de Verdi.

Dans le rôle-titre, Sean Michael Plumb s’impose avec évidence. Il incarne avec finesse cette figure à part au sein de l’équipage — singularité immédiatement visible dans ses costumes, du sweatshirt mauve initial au t-shirt blanc tranchant avec les habits sombres des autres marins. Sa physionomie juvénile, son visage encore empreint d’innocence et sa voix d’une douceur singulière traduisent parfaitement cette marginalité lumineuse. L’interprète rend avec justesse toutes les facettes du personnage : ses moments d’aphasie mais aussi ses élans de tendresse, notamment dans la scène du rêve où affleure la prémonition de sa fin tragique. Cette scène constitue naturellement le sommet émotionnel de la soirée : c'est un adieu poignant à la vie, mais aussi aux idéaux d’humanité et de justice.


Le voyage de Stéphane a été pris en charge par l'Opéra national de Lyon.

<i>Billy Budd</i> à l'Opéra de Lyon &copy; Jean-Louis Fernandez
Billy Budd à l'Opéra de Lyon
© Jean-Louis Fernandez
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Billy Budd à l'Opéra de Lyon
© Jean-Louis Fernandez
<i>Billy Budd</i> à l'Opéra de Lyon &copy; Jean-Louis Fernandez
Billy Budd à l'Opéra de Lyon
© Jean-Louis Fernandez
<i>Billy Budd</i> à l'Opéra de Lyon &copy; Jean-Louis Fernandez
Billy Budd à l'Opéra de Lyon
© Jean-Louis Fernandez