De longue date promoteur de raretés du répertoire français, l’Opéra de Saint-Étienne monte La Belle au bois dormant de Charles Silver, en coproduction avec le Palazzetto Bru Zane – Centre de musique romantique française, qui publie parallèlement le livre-disque, enregistré à Budapest en janvier 2025. Créée en 1902 à l’Opéra de Marseille, cette féérie en un prologue et quatre actes est inspirée du conte de Perrault et a connu, comme son héroïne, un sommeil d’une bonne centaine d’années avant cette recréation stéphanoise.

Aux commandes de l’Orchestre et du Chœur de l’Opéra de Saint-Étienne en très bonne forme, le chef Guillaume Tourniaire fait vivre cette partition avec passion. La musique est d’une suprême inspiration mélodique et l’auditeur se délecte de la richesse et du raffinement des orchestrations. Charles Silver suivit les cours de composition de la classe de Jules Massenet et cela s’entend, en particulier au cours d’une brève quasi citation de Werther. Mais Silver a aussi dû écouter avec grande attention Richard Wagner, en parsemant sa composition de petites touches qui évoquent entres autres le début de L’Or du Rhin ou encore la Chevauchée des Walkyries. Cette musique révèle intrinsèquement de somptueuses beautés, entre douce féérie et moments d’un relief plus dramatique, concourant à la réussite de cette recréation essentielle et militant pour mettre en bonne place cet opéra au sein du répertoire lyrique français.
La mise en scène de Laurent Delvert est efficace et apporte de forts contrastes entre les tableaux successifs, bien aidée par les lumières de Nathalie Perrier, utilisées sur une large gamme. On passe ainsi de la clarté du prologue où, parmi les gens de cour en riches habits invités au baptême d'Aurore, les fées se penchent sur le berceau de la princesse, au jardin du palais figuré par des fleurs en bacs, où Aurore tombe dans un long sommeil après le baiser du chevalier – et non pas comme dans le conte de Perrault après une piqûre.

Les scènes s'enchaînent avec la même fluidité à partir du deuxième acte, entre la taverne où l’on vide les verres de bière, la forêt que l’on doit franchir pour atteindre la Belle endormie (suggérée par des rideaux de ficelles éclairés en vert), ou encore la caverne de la méchante fée Urgèle, où fumée et éclairages rouges sortent des inquiétants dessous.
La distribution vocale est globalement d’un très bon niveau et fait honneur à cette résurrection. En tête, la jeune Déborah Salazar fait forte impression en Aurore, après avoir assuré le rôle de la Reine dans le prologue. La pulpe vocale est superbe, d’égale qualité sur la tessiture et la chanteuse dispose de généreuses réserves de puissance, qui n’altèrent pas le charme rare de cette voix.

Julie Robard-Gendre interprète idéalement le personnage de la méchante et vindicative fée Urgèle, avec le plus souvent un mélange de cynisme et une petite dose d’humour au deuxième degré. La voix possède une belle ampleur et quelques graves sonnent de manière diabolique. D’une voix saine et capable d’une vigoureuse projection, Héloïse Poulet incarne avec le même bonheur le Page puis Jacotte. Anne-Lise Polchlopek dit avec un timbre assuré le rôle parlé de la fée Primevère, mais chante aussi très bien les rares interventions de Dame Gudule.
Côté masculin, Kévin Amiel endosse le double rôle du Chevalier errant puis du Prince (son descendant plus jeune de cent ans), les deux embrassant la même princesse Aurore à un siècle d’intervalle. Ce rôle de ténor est absolument redoutable, dès l’air d’entrée particulièrement tendu et montant haut sur la partition. Kévin Amiel relève le défi, certains aigus claironnants alternant parfois avec d’autres notes moins épanouies où il faut tendre un peu l’oreille.

Philippe-Nicolas Martin s’exprime d’une voix ferme et noble en Roi et Antoine Foulon fait preuve de solidité en Grand Sénéchal, puis Éloi. Le troisième baryton Matthieu Lécroart joue Barnabé, figure comique ajoutée par rapport au conte de Perrault. Dans cette caricature de personnage prêt à abandonner sur le champ sa promise Jacotte pour tenter de conquérir la Belle endormie et devenir Roi, sa vis comica naturelle déclenche le sourire voire le rire du public, parachevant une production décidément de qualité.
Le déplacement d'Irma a été pris en charge par l'Opéra de Saint-Étienne.





