Prenez un berger flanqué de ses moutons, saupoudrez de divinités en proie à l’amour et à la jalousie : vous obtiendrez une « pastorale héroïque », sous-catégorie singulière de l’opéra français du dix-huitième siècle. En empruntant dans Titon et l’Aurore les codes de ce genre innocent, Jean-Joseph de Mondonville mélange habilement la danse française et l’efficacité mélodique de l’Italie. Il y a là une tentative délibérée d’apaiser la fameuse Querelle des Bouffons qui oppose en 1753 la spontanéité transalpine aux ors surannés de la tragédie lyrique.

Reinoud Van Mechelen (Titon), Gwendoline Blondeel (L’Aurore), Julie Roset (Amour)
© Stefan Brion

Mis en scène par le marionnettiste Basil Twist et diffusé en direct depuis l’Opéra Comique le 19 janvier, l’ouvrage restera accessible sur medici.tv pendant trois mois : profitons de cet objet délicieux dans cette période de grisaille ! Les références visuelles plongent dans la culture de l’image animée du vingtième siècle : hommage aux voiles de la danseuse Loïe Fuller dans un Éole spectaculaire enrubanné de soie, anges diaphanes tout droit sortis de l’univers de Tim Burton, empilement de moutons façon studios Aardman. Le marionnettiste new-yorkais assisté (pour la mise en scène) de Constance Larrieu prend au pied de la lettre les conventions du genre pastoral et leur inflige une torsion parfois dérangeante mais non dénuée d’humour.

Par la magie des projections vidéo, la soie se fait flamme ou vent, la mousse plastique figure une argile qui prend vie. L’étalonnage des lumières de la captation vidéo fait cependant perdre un peu du mystère et de la magie des animations à vue, ce qui sature de temps à autre l’espace scénique. Ailleurs, de timides tentatives chorégraphiques (ronde des villageois) restent indifférentes à l’énergie de la musique. Signe des temps, la led bleue des années 2000 est définitivement l’emblème de l’opulence visuelle (triomphe final).

Marc Mauillon (Éole)
© Stefan Brion

Sur le plan musical, force est de constater que pour ce répertoire l’Américain William Christie a toujours une belle longueur d’avance (art de la direction et dimension expressive) sur nos chefs français, toutes générations confondues. Certes les équilibres des Arts Florissants sont parfaits, les départs impeccables mais au-delà de ces prérequis, la qualité poétique du discours et l’énergie finement distribuée apportent une profondeur idéale aux airs de caractère tel le fameux « Que l’Aurore tarde à paraître ». Le rythme organique des récits, le développement des duos vers les chœurs sont admirablement négociés.

La partition très virtuose pour les cordes ne présente aucune difficulté pour un orchestre aussi à l’aise dans le « Vite » de l’ouverture que dans les « Fiers Aquilons » d’Éole. Dès lors, rien d’étonnant à ce que le plateau de chanteurs donne son meilleur dans un cadre aussi confortablement maitrisé. Marc Mauillon (Éole) affirme une longueur de voix et une projection très appréciables, Gwendoline Blondeel (l’Aurore) vocalise avec un art infini, Julie Roset (Amour) possède à la fois un timbre superbe et une souple agilité. Toujours un peu raide à la scène, Reinoud Van Mechelen campe cependant un Titon au timbre séducteur dont l’ariette finale ne manque pas d’abattage. Le Prométhée très amusant de Renato Dolcini possède un aigu facile et une belle autorité (« Qu’aujourd’hui l’argile respire »). Dans une incarnation très drama queen, Emmanuelle de Negri campe une Palès tour à tour séductrice, menaçante et parfois franchement drôle, les moyens vocaux sont impressionnants et la liberté dans le duo vengeur avec Éole jubilatoire.

Titon et l'Aurore à l'Opéra Comique
© Stefan Brion

Dans des rôles secondaires mais cependant très délicats, Maud Gnidzaz, Virginie Thomas et Juliette Perret personnifient d’étranges nymphes dont l’habit végétal évoque quelque Carmen Miranda tombée dans un étang. Christie rend parfaitement compte de cette esthétique de transition qui rend un hommage appuyé à Rameau mais lorgne déjà vers un art symphoniste. Ce soir, la fête des sens triomphe !

Titon et l'Aurore à l'Opéra Comique
© Stefan Brion
Marc Mauillon (Éole)
© Stefan Brion
Reinoud Van Mechelen (Titon), Gwendoline Blondeel (L’Aurore), Julie Roset (Amour)
© Stefan Brion