Karine Deshayes donnait le 11 mars dernier à l'Opéra de Saint-Étienne un récital aux côtés d'Alphonse Cemin. Rencontre avec cette artiste majeure sur la scène lyrique internationale, dans la loge, quelques instants avant le concert. 

Nous vous retrouvons aujourd'hui pour un récital intitulé « le choix de Karine ». Nous en comprenons que nous vous devons la maternité de ce programme. Quels sont les ingrédients du bon programme, si ce n'est du programme parfait ? 

Penser le programme parfait est toujours difficile. Dans le cadre d'un récital, c'est encore plus délicat. Le public aime souvent qu'on lui propose une première partie autour de la mélodie, quitte à découvrir alors du répertoire, puis une partie avec des airs d'opéra, même si ceux-ci n'ont pas été écrits pour la voix et le piano. Alphonse sera là pour nous retranscrire les sonorités de l'orchestre. Il nous a semblé important de trouver le juste équilibre entre la mélodie et l'opéra pour contenter notre public.

Karine Deshayes © SOVIUS
Karine Deshayes
© SOVIUS

Le programme de ce soir célèbre tout particulièrement la musique française du XIXème siècle. Quels aspects de cette musique vous attirent et quelle vocalité vous permet-elle de développer tout particulièrement ?

La musique française du XIXème, c'est le Grand Opéra. Nous proposons ce soir des airs de Thomas , Meyerbeer ou Gounod en parallèle desquels nous ajouterons quelques Rossini. Une excursion au cœur du bel canto en somme. Les lignes vocales peuvent parfois être très similaires entre l'opéra français et l'opéra italien, même si ce dernier vocalise davantage. Quoique ce soir il y aura un air des Huguenots de Meyerbeer qui vocalise particulièrement. La première partie du récital sera aussi l'occasion de donner à entendre des mélodies françaises que l'on peut assimiler au Grand Opéra. Je pense par exemple aux Nuits d’Été de Berlioz qui sont construites comme plusieurs grands airs d'opéra. La mélodie et l'opéra ne sont donc pas toujours si éloignés qu'il n'y paraît. N'étant pas venue à Saint-Etienne depuis la Norma en 2008, il me semblait évident de proposer un programme associant les deux vocalités d'où notre volonté de faire des petits groupes : deux Bizet, deux Fauré, deux Rossini, etc… Une petite touche de chacun, afin de faire découvrir au public ces compositeurs que j'affectionne beaucoup.

On aura le plaisir de vous entendre à l'occasion d'un concert tout particulier, retransmis sur France Culture le 29 mars, donné autour de la partition chant-piano retrouvée des Troyens de Berlioz. Mathias Auclair, le nouveau directeur du département de musique de la BnF, a pu dire à propos de cette partition : « Les grands manuscrits des grands musiciens ont une part de mystère qui fait que même ceux qui ne connaissent pas la musique y sont sensibles. » Est-ce là de la même manière, le secret du récital : rendre la musique sensible et accessible ?

Bien sûr, rendre la musique accessible à tous est notre désir premier. La musique doit être aussi accessible qu'un autre art. Mais souvent les gens nous disent qu'ils n'osent pas franchir la porte d'un opéra parce qu'ils ne connaissent pas la musique : « on ne va pas connaître le compositeur, la technique des instruments... » J'adore alors leur répondre : « Mais quand vous allez au musée, connaissez-vous l'histoire de l'art et pouvez-vous me dire, pour chaque tableau, à quelle école il appartient ? » Généralement, la réponse est non. Il n'est pas nécessaire d'avoir une formation de peintre, pour apprécier la peinture. C'est mon cas. J'adore la peinture, mais je ne sais pas peindre. Je ne sais même pas dessiner, c'est un vrai désastre ! [Rires] J'estime donc que si l'on va dans un musée pour apprécier une œuvre d'art, on peut tout aussi bien passer la porte d'un opéra, d'une salle de concert ou d'un ballet. La musique a cette particularité de rendre le public craintif. Celui-ci pense trop souvent que s'il ne connaît pas, il n'appréciera pas. Mais ça n'a rien à voir, il ne s'agit que d'émotions et de sensations. C'est physique. Quand on regarde un tableau, on a une émotion. Quand on découvre un morceau, il peut nous procurer une émotion. Nul besoin de le connaître sur le bout des doigts. Donc effectivement, notre but doit être de rendre cette musique accessible. C'est à nous d'orienter les programmes pour qu'ils soient captivants, les textes parlants. Je rêve que la musique soit aussi accessible que le cinéma ou la littérature. Chaque art a sa part d’œuvres plus difficiles d'accès que d'autres. Voyez-vous dans le RER davantage de voyageurs avec une intégrale de Proust dans les mains plutôt qu'un roman de poche ? Il en faut pour tout le monde et il est toujours possible de trouver des choses à son goût dans la musique classique. Venez donc tous nous écouter !

A musique française, texte français, et donc compréhension immédiate de celui-ci. Quelle valeur accordez-vous aux textes que vous mettez en musique et comment les travaillez-vous?

Il est évident qu'un texte étant écrit sur une ligne musicale, celle-ci nous inspire. Le texte en tant que tel nous guide dans l’interprétation. Il est évident que si l'on n’imagine pas un peu ce que l'on est en train de dire, l'on court à la catastrophe. La mélodie est comme un tableau. Pour chanter Le Spectre de la Rose de Berlioz, ou l’Hôtesse Arabe de Bizet, j'ai besoin de me mettre dans un contexte. Mon devoir est de proposer quelque chose. Par exemple, quand j'entends le tout début de l’Hôtesse Arabe et ce rythme très particulier, lancinant, j'ai l’impression d'être sur un chameau (mais je ne le mimerai pas ce soir !) Ce doit être la pulsation qui me donne cette idée. Je me vois dans le désert, sur mon chameau et je décris la scène. J'ai besoin de voir les choses, de les sentir même. J'essaye de sentir le parfum des roses d'Ispahan, celui de la fleur d'oranger, je mange des loukoums… [Rires] Tout peut être source d'inspiration. Si chacun a son interprétation, il est important d'en délivrer une.

Quittons le texte pour en revenir à la musique. Vous nous proposerez ce soir quelques pages de Rossini. Je crois que l'on peut dire sans trop se tromper que votre carrière est profondément marquée par son œuvre. Peut-on vivre toute une vie avec Rossini ?

J'espère vivre toute une vie avec Rossini ! Évidemment il y a certains rôles que je ne ferai plus. Je n'aurais plus l'âge. Cendrillon à 60 ans c'est déjà un peu plus rare ! Même si l'on peut trouver le prince charmant à 60 ans, ça je n'en doute pas. Mais il y a des rôles qui demandent une vaillance et une jeunesse vocale. Si j'ai au départ abordé les rôles de l’opéra buffa, je peux maintenant me tourner vers les rôles de l'opéra seria. De la Dame du Lac, je peux maintenant aller vers Desdemona dans Otello. Par bonheur, les compositeurs ont eux-mêmes évolué dans leur écriture. Si notre voix a eu la bonne idée de suivre la même évolution, on peut continuer en leur compagnie. Tant que je peux encore faire des vocalises, j'espère pouvoir encore chanter Rossini longtemps !

Le récital piano/voix a la particularité d'unir deux personnalités musicales au service de l'économie générale des œuvres choisies. Point de duel, mais bien un dialogue, un duo. Pouvez-vous nous parler de votre travail avec Alphonse Cemin ?

Cette collaboration est une proposition de l'Opéra de Saint-Étienne. Alphonse accompagne souvent les récitals ici, comme c'était le cas en janvier dernier pour le récital de Béatrice Uria-Monzon. Je connaissais Alphonse de visu mais nous n'avions jamais travaillé ensemble. Tout c'est très bien passé. Les premiers contacts sont importants, on se demande si l'on va se comprendre, on découvre la sensibilité de chacun, on voit si l'on respire au même moment… Alphonse est de ceux à qui l'on peut dire les choses. Mieux encore, il n'y a pas forcément besoin de les dire parce qu'on s'est déjà compris en amont.

Vous remportez cette année les Victoires de la Musique Classique dans la catégorie Artiste Lyrique, cinq ans après une première victoire dans cette même catégorie. Confirmez-vous que le choix de Karine, au regard de votre carrière qui fait aujourd'hui exemple, aura été le choix de la prudence pour l'excellence ?

Bien sûr. J'ai toujours pensé que pour durer il fallait être prudent. C'est évident que quand on est jeune, on a envie de se faire plaisir, et l'on a des propositions qui viennent tôt, trop tôt, trop vite. Il faut faire attention aux choix des rôles même si il est évident qu'il y en a que l'on a envie de faire. S’il faut attendre cinq ans, dix ans pour pouvoir les assumer, c'est ainsi. Il vaut mieux toujours suivre les conseils des gens qui nous entourent. On ne réussit pas seul dans ce métier, c'est le travail de tout un staff car nous ne sommes pas toujours à même de prendre des décisions pour nous-même. Il faut être conseillé par un agent qui nous connaît bien, par un professeur de chant, par des directeurs d'opéra qui connaissent beaucoup de répertoire et suivent l'évolution des voix. Je ne regrette pas cette prudence. J'ai même appris la patience alors que je ne suis pas d'une nature très patiente. C'est donc une excellente école !