On connaît bien les étoiles et les premiers danseurs de l’Opéra de Paris, mais s’intéresse-t-on jamais au corps de ballet ? Les spectacles “Jeunes Danseurs”, instaurés par Raymond Franchetti dans les années 70, permettent à la nouvelle génération de s’illustrer dans des extraits d’oeuvres habituellement confiés aux interprètes solistes. La première de la saison 2014 s’est tenue ce vendredi 18 avril, au Palais Garnier. L’occasion de découvrir des talents très prometteurs.

Jeunes danseurs de l'Opéra de Paris © Sébastien Mathé
Jeunes danseurs de l'Opéra de Paris
© Sébastien Mathé

 

Brigitte Lefèvre a des raisons d’être fière. Les nouvelles recrues du Ballet de l’Opéra de Paris semblent promises à un brillant avenir, si l’on en juge par la qualité des performances réunies lors de la soirée “Jeunes Danseurs”. Quels que soient leur ancienneté au sein de la maison et leur degré de maturité, les danseuses et les danseurs programmés ont tous présenté un travail abouti, tant sur le plan technique qu’au niveau de l’interprétation. Ce qui a permis à certains danseurs de se distinguer nettement des autres, c’est la manière dont ils ont su s’affirmer sur la scène, par un regard, un port de tête, un charisme qui a conféré à de simples mouvements la valeur d’une véritable offrande au public. On sent dès le premier extrait que ces interprètes-là n’ont pas encore été habitués à être mis au devant de la scène, ce qui est bien normal puisqu’ils ne font que débuter leur carrière. Mais c’est justement pour cette raison que l’intention de donner, de se donner, était peut-être encore plus palpable dans le ballet “Jeunes Danseurs” que lors d’une production “classique”.

Dix extraits se succédaient pour créer en globalité une sorte de panorama des compositions néoclassiques et contemporaines: étaient représentées en majorité des oeuvres commandées récemment pour le ballet de l’Opéra par l’actuelle directrice de la danse Brigitte Lefèvre, dont les fonctions prendront fin en novembre prochain.

  Le premier extrait était un duo issu de Wuthering Heights (chorégraphie de Kader Belarbi, 2002). Les deux quadrilles, Laura Bachman et Takeru Coste, ont ouvert la soirée avec fraîcheur et enthousiasme. La coordination très au point et la précision de tous les mouvements n’ont pas masqué le stress excusable des deux interprètes, dont les sourires un peu forcés étaient tout de même en adéquation avec le thème du passage, les “amours enfantines”.

  La deuxième chorégraphie était plus centrée sur la technicité “pure”, en tant qu’origine de la beauté du geste. Le pas de deux des Enfants du paradis (chor. José Martinez, 2008) était dansé par Hannah O’Neill et Mathieu Contat, deux coryphées, tous deux manifestement fiers d’être sous les projecteurs - avec raison. Si quelques défauts sont pour le moment assez visibles (le plus évident étant la crispation régulière de leurs épaules), le couple a fait partager à la salle son plaisir de danser, et c’est une réussite incontestable.

Les extraits de La Source (chor. Jean-Guillaume Bart, 2011) sollicitaient la participation de trois quadrilles: Alice Catonnet, Florent Melac, et Antoine Kirscher. L’ensemble était bien rodé, mais la jeune danseuse manquait légèrement d’assurance malgré des enchaînements techniquement parfaits. La légèreté bondissante d’Antoine Kirscher était tout à fait adaptée à son rôle de génie; on peut le féliciter pour sa remarquable compréhension du personnage.

Plus abstrait, le trio de Réversibilité (chor. de Michel Kelemenis, 1999) était d’une cohésion saisissante. Les quadrilles Jennifer Visocchi, Cyril Chokroun et Antonio Conforti ont incarné dans leurs moindres expressions le questionnement sur l’instabilité, autour duquel se construit toute l’oeuvre.

La première partie de la représentation prenait fin avec le plus célèbre pas de deux du Parc d’Angelin Preljocaj (1994). Les coryphées Charlotte Ranson et Yvon Demol se sont abandonnés à une danse amoureuse, humaine, dévoilant la fragilité de l’être. Leur prestation très émouvante aurait été digne de figurer dans une programmation complète de l’oeuvre.

Le ballet Caligula et ses créateurs (chor. Nicolas Le Riche) a permis à Alexandre Gasse, Letizia Galloni et Germain Louvet (coryphées) de révéler leurs aptitudes à travers une chorégraphie riche de sens, orientée vers le symbole, tout en restant très accessible. Autre symbolique pour Quatre figures dans une pièce (chor. Nicolas Paul, 2007), chorégraphie fondée sur le rapport à un espace réduit. Daniel Stokes (sujet), Maxime Thomas (coryphée), Julien Cozette (coryphée) et Antonin Monié (quadrille) ont chacun saisi l’opportunité de mettre en avant leur physique et leur personnalité propres.

Les trois derniers extraits répondaient à une logique commune : la primauté de la danse sur l’histoire, l’abstraction du mouvement, l’esthétique des corps flexibles. Fugitif (chor. Sébastien Bertaud, 2011), Genus (chor. Wayne McGregor, 2007) et Amoveo (chor. Benjamin Millepied, 2006) ont fourni le matériau idéal pour s’exprimer à tous les excellents danseurs présentés (respectivement Lucie Fenwick et Mickaël Lafon, Juliette Hilaire et Hugo Marchand, Léonore Baulac et Jérémy-Loup Quer).

A aucun moment la différence entre quadrilles (échelon initial du corps de ballet) et coryphées (échelon directement supérieur) ne s’est fait sentir. Tous les interprètes respiraient le bonheur d’offrir leur danse, de donner du sens à leurs efforts, de partager leurs sensations avec un public trop souvent ignorant de leurs qualités. Gageons que les jeunes pousses d’aujourd’hui seront les étoiles de demain.