On savait que Daniel Buren suscitait des polémiques avec ses installations urbaines, on découvre cette semaine qu’il peut aussi en déclencher lorsqu’il s’attaque à la musique classique…

Opera Fuoco © Frédéric Guy
Opera Fuoco
© Frédéric Guy

Dans le cadre du cycle « Tempêtes et tremblements » (30 mars-10 avril), la Cité de la Musique recevait mardi 1er avril l’orchestre Opera Fuoco dirigé par David Stern, ainsi que le chœur Arsys Bourgogne et cinq jeunes solistes. Au programme : la Cantate BWV 46 de Bach, puis L’Ode au Tonnerre, œuvre relativement méconnue de Telemann, accompagnée d’une projection vidéo de Daniel Buren réalisée pour l’occasion. Une association assez discordante. Les cantates de Bach sont connues pour leur ferveur religieuse, dont l’élan structure la composition rigoureuse et le contrepoint soigné.

La version d’Opera Fuoco a correctement restitué les grandes lignes de l’œuvre, mais n’a pas pleinement révélé le souffle exalté qui l’anime… Si les cordes ont emmené avec conviction la courte pièce du premier au dernier chœur, l’équilibre sonore de l’ensemble n’était pas toujours au rendez-vous. La Cantate BWV 46 (‘Schauet doch und sehet, ob irgend ein Schmerz sei’, 1723) illustre le thème de la colère divine s’abattant sur l’humanité, puis abolie par la mort du Christ ; l’œuvre débute par une lamentation, se développe sur la structure récitatif/air confiée à trois voix solistes, et se referme sur un choral solennel.

Le découpage en six petites parties semble avoir empêché les chanteurs de déployer toute l’étendue de leurs capacités vocales dans la musique de Bach. Le ténor François Rougier fait sonner une voix assurée, sans être éblouissante ; la mezzo-soprano Albane Carrère élève une jolie voix qui cependant s’essouffle dans les longues vocalises baroques ; la basse Virgile Ancely peine à cacher la légèreté de sa voix derrière une articulation soignée. Le chœur présente une homogénéité convaincante mais ne parvient pas à faire oublier, au centre de la cantate, le solo de trompette brouillon et fastidieux – trompette pourtant essentielle à la signification religieuse, en tant que symbole du jugement divin. Malgré une première partie un peu décevante, donc, Opera Fuoco offre en deuxième partie une belle interprétation de Telemann, riche musicalement, très plaisante malgré quelques imperfections…et une vidéo superfétatoire.

Dès l’ouverture, David Stern insuffle à son ensemble l’énergie dramatique que suggère le titre L’Ode au tonnerre (1756). L’œuvre, composée à la mémoire des victimes du tremblement de terre de Lisbonne survenu en 1755, correspond à un oratorio privé de récitatif. Elle fait se succéder airs, duos et chœurs ; sa structure dense et originale concorde parfaitement avec le sujet, la louange à Dieu, qui jaillit sous des formes diversifiées, toutes habitées par la lumière de la foi. Le chœur Arsys Bourgogne déploie un jeu de nuances très bien dosé qui anime la progression de l’ode, soutenue par un orchestre au son plein et contrasté. La même dynamique est adoptée par les solistes, convaincus et prometteurs. La voix la plus remarquable est sans conteste celle du baryton Jean-Gabriel Saint-Martin, dont la technique impeccable lui laisse l’opportunité de développer une interprétation lumineuse. La soprano Daphné Touchais, qu’on avait beaucoup appréciée dans Les Brigands à l’Opéra Comique en 2011, projette un chant propre et flamboyant, dont les aigus sonores et percutants sont l’atout phare. Comme dans la cantate, François Rougier s’affirme vocalement, avec une esthétique plus travaillée que précédemment ; Albane Carrère manque encore un peu d’assurance mais gagnera à mettre en valeur son timbre velouté.

Le point faible de la distribution : Virgile Ancely, dont l’enthousiasme ne le rend pas pour autant très convaincant… De plus, si l’interpénétration des arts est à l’origine de nombreux projets tout à fait intéressants, la création visuelle de Daniel Buren introduit une discordance regrettable dans le contenu artistique du concert, contrastant trop avec l’ode ciselée de Telemann. Constituée d’abord de rayures (subtil rappel des fameuses colonnes de Buren, qu’il semble prêt à exploiter jusqu’à la fin de ses jours), l’image se modifie, montrant diverses formes géométriques simples qui se meuvent sur l’écran, et vibrent de temps à autre en rythme suivant une des lignes musicales (trompettes, timbales). Les couleurs criardes, la simplicité des idées, l’absence de poésie jurent avec l’élévation des mélodies vers un Dieu magnifié par la pureté des courbes musicales. Comme quoi, la célébrité n’est pas un gage d’inspiration continue !