La Symphonie no. 2 en ut mineur, dite « Résurrection » de Gustav Mahler, est sans aucun doute l’un des chefs d’œuvre du répertoire. Cette musique inspirée, contrastée, pensée et conçue telle une arche tendue de la mort à la résurrection est, pour les chefs qui s’y attèlent, un véritable défi. Elle l’est également pour le chœur à grand effectif qui intervient lors des dernières minutes de l’œuvre, puisqu’il doit alors montrer de grandes qualités d’intonation et de précision, tout en étant capable de passer en un instant d’un pianissimo à la limite de l’audible à un fortissimo qui doit être saisissant.  

Myung-Whun Chung avec l'Orchestre Philharmonique de Radio France © Abramowitz - Radio France
Myung-Whun Chung avec l'Orchestre Philharmonique de Radio France
© Abramowitz - Radio France

Le chef d’origine coréenne Myung-Whun Chung, qui rappelle volontiers qu’il est devenu chef d’orchestre pour pouvoir diriger la musique de Mahler, aime particulièrement cette « Résurrection » qu’il dirige régulièrement depuis de nombreuses années à Paris, comme il y a quelques semaines à Rome et bientôt à Dresde. Ce 11 avril devant une salle Pleyel comble, il était au pupitre de l’Orchestre Philharmonique de Radio France dont il est le directeur musical depuis 2000 et du chœur de Radio France, préparé, une fois n’est pas coutume, par Sofi Jeannin, la talentueuse directrice de la Maîtrise de Radio France. Le résultat fut une surprenante, et disons-le d’emblée, quelque peu désarçonnante interprétation de la Deuxième Symphonie de Mahler.

Attaquant comme par surprise le premier mouvement dans un tempo très vif et avec une énergie insuffisamment canalisée, Myung-Whun Chung peine à construire l’extraordinaire début de l’œuvre, ce qui a aussi pour conséquence de gêner la mise en place de la suite du mouvement, pourtant indiqué par Mahler comme « grave et solennel ». Il faut les incroyables qualités de l’orchestre Philharmonique de Radio France, une nouvelle fois en excellente forme ce soir, pour s’y retrouver et installer, comme à son habitude, de magnifiques et riches sonorités. Dans la suite de ce premier mouvement, la direction de Myung-Whun Chung devient plus sereine mais c’est pour bientôt s’alanguir dans d’étonnants ralentis, visant sans doute à souligner tel ou tel passage, mais au risque bien réel de les surligner d’une façon quelque peu artificielle. Il en sera ainsi durant toute la suite du mouvement, au point de noyer par moment les lignes conductrices de cette musique, également malmenée dans sa composante verticale, ce qui lui fait perdre sa lisibilité.

Le second mouvement indiqué par Mahler « très modéré, sans presser » est lui plus réussi avec un tempo en adéquation avec l’écriture, même si certaines nuances ne sont pas assumées avec conviction, on pense en particulier aux échanges entre les cordes aiguës et les cordes graves qui reviennent à plusieurs reprises. Mais ce mouvement, mené avec une sérénité fort bienvenue après l’agitation initiale, est dans l’ensemble très bien réalisé.

Le « Scherzo », assené d’emblée par deux coups de timbale qui paraissent quelque peu disproportionnés, est par la suite mené avec une belle énergie mais dans un tempo qui est tout sauf le « tranquille et coulant » demandé par Mahler. C’est une option qui peut tout à fait se défendre, sauf que durant tout le mouvement l’Orchestre Philharmonique de Radio France, pourtant excellent et virtuose, sera plus d’une fois à deux doigts de la rupture. Placée juste devant le chœur sur les gradins de l’arrière-scène, Marie-Nicole Lemieux livre ensuite, dans un moment comme suspendu, une superbe interprétation de l’Urlicht avec toute la projection, l’émotion et la musicalité nécessaires. Quelle magnifique interprète !

Le dernier mouvement, « comme une violente explosion » selon Mahler, apporte son lot de tutti fracassants, de puissants chorals aux cuivres et de contrastes permettant, là encore, à l’Orchestre Philharmonique de Radio France de briller de mille feux. Mais ici encore on peine à percevoir la ligne et la construction, notamment dans le passage avec fanfares « hors-scène » durant lequel le tempo choisi, vraiment très lent, finit même par troubler les musiciens en coulisse.

Myung-Whun Chung enchaîne ensuite directement ce mouvement avec le chœur final. Le chœur de Radio France en grand effectif a donné une prestation que l’on pourrait qualifier d’honorable. On aurait aimé des nuances plus affirmées (Mahler figurant sur sa partition pour l’entrée du chœur un « ppp»), une plus grande rigueur dans les attaques sans débordement intempestif, par exemple sur le Bereite dich, ou sur les notes aiguës à la toute fin de l’œuvre où les soprani ont oublié toute réserve. On aurait également aimé que l’extraordinaire polyphonie de ce passage, parfois à six voix, soit plus audible et que le son global du chœur soit moins mat et massif. Quant au texte, il n’était pas assez présent mais on connaît les limites acoustiques de la salle Pleyel dans ce domaine.

La soprano allemande Christina Landshamer a parfaitement réussi à se fondre avec le chœur sans ni disparaître, ni le perturber. Lors de la toute fin du dernier mouvement, le mélange des deux belles et justes voix de ces solistes convainc. De plus, en vraies professionnelles, elles ne sont pas déstabilisées par le tempo très lent choisi par Myung-Whun Chung. Quant à la toute fin de l’œuvre, elle permet d’entendre l’orgue et les trois grosses cloches présentes sur scène qui ressemblent plus à celles de Boris Godounov qu’à celles habituellement utilisées dans cette œuvre. Le crescendo final et le dernier accord laissent l’auditeur sur une étonnante impression d’inachèvement, même si le public accueille avec grand enthousiasme ce final toujours spectaculaire de la symphonie « Résurrection ».

Une « Résurrection » étonnante donc, certes haletante mais pas complètement convaincante. Pour une interprétation plus aboutie, on restera fidèle à Riccardo Chailly, Bernard Haitink, Mariss Jansons ou Simon Rattle.