La venue du San Francisco Symphony à Paris avec Michael Tilson Thomas était un événement en soi dans la saison de la salle Pleyel. Précédés par les critiques dithyrambiques de leurs concerts britanniques (comme Mahler 3 au Southbank Center), ils apportaient au public parisien Ives, Adams, Beethoven et Mahler, deux programmes sacrément éclectiques, donc. Et mardi soir, Pleyel affichait complet, ou presque, pour la grandiose Troisième Symphonie de Mahler : la rencontre attendue de la phalange américaine, dont les tournées européennes se font rares, du chef mondialement acclamé et de l’œuvre monumentale, longue de près de deux heures, avait fait déplacer les mélomanes.

© Kristen Loken
© Kristen Loken

« Construire un monde avec tous les moyens techniques existants » : voilà comment Mahler définissait le terme symphonie. C’est tout un monde qu’il nous peint en effet dans cette symphonie à nulle autre pareille, façonnant un matériau colossal : plus de cent musiciens, une mezzo-soprano soliste, un chœur de femmes et un chœur d’enfants. Un monde qu’il s’amuse à décrire avec force dans l’immense premier mouvement orageux et minéral (« Ce que me content les rochers de la montagne »), avec légèreté dans le délicat menuet (« Ce que me content les fleurs des champs »), avec humour dans le scherzo contrasté qui fait dialoguer cordes et harmonie (« Ce que me content les animaux de la forêt »), avec méditation dans le profond « O Mensch! » de la mezzo-soprano (« Ce que me conte l’Homme »), avec insouciance dans le chœur céleste « Bimm! Bamm! » (« Ce que me content les anges ») et avec une lumineuse sérénité dans le lent finale « Ce que me conte l’amour »…

« Kräftig. Entschieden » (« Puissant. Décidé ») indique la partition du premier mouvement. L’appel fondateur des huit cors, les lames stridentes des trompettes bouchées, les tremblements rocailleux des cordes, les clameurs souterraines des trombones, les martèlements sordides des percussions : les extraordinaires et irréprochables pupitres de cuivres du San Francisco Symphony ont dessiné avec précision ce monde puissant et décidé qu’invoque Mahler. Leur timbre clair et fluide, si spécifique aux orchestres américains, apporte une couleur originale à ce Mahler plein d’espoir, moins massif que dans les interprétations classiques (et européennes) et donc plus libre, plus acéré, peut-être même plus pertinent. Dans cette vision sobre de la philosophie nietzschéenne qui sous-tend ostensiblement l’œuvre (la mise en garde « O Mensch! » est un poème extrait d’Ainsi parlait Zarathoustra), les volumes et les équilibres sont volontairement renversés au profit d’une construction plus humaine (trop humaine ?).

Les échanges titanesques entre cuivres du premier mouvement, les légers dialogues entre bois du second, les questions poétiques adressées par le bugle en coulisse à un orchestre méditatif dans le troisième, ont mis en valeur chaque pupitre : en architecte total de la symphonie, Mahler orne chaque pierre de son édifice, le rendant aussi beau de près que de loin. Le San Francisco Symphony semble répondre parfaitement à ces exigences et convainc dans un exercice de style qui semble plus tenir du génie des instrumentistes que de l’audace du chef.

Mais dans les trois derniers mouvements, l’écriture de Mahler se veut plus ronde et annonce déjà les symphonies suivantes. Avec les superbes harmonies du quatrième mouvement d’abord, où des sonorités lointaines se font écho comme au milieu d’un songe, puis avec les appels célestes du cinquième mouvement, où l’orchestre accompagne dans leur danse les anges du chœur, la symphonie évolue de manière plus réfléchie vers la résolution finale. La clarté et la simplicité entendues dans les mouvements précédents ne suffisent donc plus, et l’on attend de l’orchestre un dépassement, une transcendance… qui finalement ne viendra pas des rangs du San Francisco Symphony. « Langsam. Ruhevoll. Empfunden » (« Lent. Tranquille. Ressenti ») : l’indication du dernier mouvement ne décrit malheureusement pas assez l’interprétation trop présente de Michael Tilson Thomas, qui ne laisse pas une mesure en repos dans cette longue méditation. Au-delà des notes, des harmonies, des phrases, un mur de verre semble barrer la route à l’élan de l’imagination qu’elles pouvaient ou devaient susciter. Le fascinant dernier mouvement se déroule avec beaucoup de grâce, mais peu de conviction.

Trop humaine, en effet, que cette interprétation venue d’outre-Atlantique ? Faute d’avoir pris à la lettre l’avertissement de Zarathoustra, Michael Tilson Thomas semble remettre la profondeur du monde et le besoin d’éternité à des jours meilleurs… Mais on lui pardonne aisément : l’excellence de l’orchestre et la voix limpide et chaleureuse de Sasha Cooke ne pourront laisser au public parisien qu’un souvenir impérissable.

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