On peut facilement imaginer que les Vêpres de Rachmaninov sont une oeuvre de Noël. Après tout, "Bogoroditse Devo" figure si souvent dans les programmes de chants de Noël, qu'on l'associe volontiers aux longues soirées d’hiver. Mais dans la tradition orthodoxe russe, les Vigiles nocturne sont un évènement hebdomadaire, durant toute la nuit et porté par une profonde symbolique d’attente. D’ailleurs, les textes, hymnes et prières qui forment cet office liturgique s’inspirent non seulement de la naissance de Christ, mais bien plus, de sa résurrection. Il était donc plutôt agréable de découvrir l’oeuvre dans un contexte de festival choral printanier. 

Ariel Consort of London, Conductor: Douglas Lee © Brandenburg
Ariel Consort of London, Conductor: Douglas Lee
© Brandenburg

Rachmaninov a écrit cette oeuvre douce et profonde au nom trompeur, composée en fait de six chants des Vêpres et neuf chants des Matines, en moins de deux semaines en pleine Première Guerre Mondiale. Le compositeur la chérissait particulièrement, au point d’en demander une représentation à ses funérailles! 

Le concert ayant lieu un vendredi de mars, il ne faisait pas encore complètement nuit, et les bougies étaient supplémentées par la lueur des chandeliers. Mais dans la chaleur blanche et dorée de l’église de St Martin-in-the-Fields, dont les rangs étaient remarquablement bien remplis, une atmosphère profondément sacrée tomba dès la première note. Un "Priidite, Poklonimsya" particulièrement impressionnant remplit l’église de frissons. C’était un début frappant, un appel à la prière convaincant, et il annonça une puissance vocale qui se maintint pendant tout le reste du concert. 

Le Ariel Consort of London n’en est pas à ses premiers pas dans le monde du chant choral, et cela se sent. Le choeur est équilibré, avec un effet d’ensemble robuste et harmonieux qui fait ressortir la remarquable complexité harmonique de l’oeuvre. Leur "Bogoroditse Devo", d’ailleurs, était magnifique. On voit bien que ce choeur est composé d’une sélection de chanteurs de musique chorale de chambre les plus chevronnés de Londres. Pourtant leurs débuts en 1980 ne semblaient pas viser la gloire: en effet, Douglas Lee, leur charismatique directeur, avait à l’origine rassemblé quelques-uns de ses amis pour proposer des concerts de bienfaisance à des associations caritatives. Au fur et à mesure des années, les concerts se sont multipliés, et le Ariel Consort of London est devenu un ensemble coté et sérieux.

Ce soir, ils ont délivré une interprétation solide et émouvante. L’utilisation répétée du diapason entre les mouvements était, certes, un peu dommage, mais compréhensible lorsque l’on considère les profondeurs de la partition des basses, et les risques de glissement de ton... 

D’ailleurs, si les basses capables de maîtriser cette oeuvre sont "aussi rares que des asperges à Noël", comme l’avait fait remarquer Nikolaï Danilin, le premier chef à diriger l’oeuvre, alors Douglas Lee possède bien le même talent pour les dénicher que son antique prédécesseur! Il a d’ailleurs aussi fait des choix solides pour ses solistes, avec une interprétation particulièrement maîtrisée de la part de l’alto Joya Logan. 

Le Brandenburg Choral Festival qui servait de cadre à ce concert n’en est qu’à sa quatrième année, mais a déjà acquis une très bonne réputation dans les cercles amateurs et semi-professionnels. Les chiffres sont plutôt impressionnants: cette année, plus de quatre-vingt choeurs se produisent sur soixante-dix concerts dans dix églises de Londres; avec un programme allant de Bach à Rutter et Bernstein. Ce concert des Vêpres est le cinquante-et-unième de la série. Si les autres en sont à la hauteur, vous n’en serez pas déçu.