Une telle affiche dans un programme de tubes doublés de chefs-d’œuvre : le concert de samedi soir à la Cité promettait beaucoup, et donna beaucoup.

Chamber Orchestra of Europe © D.R.
Chamber Orchestra of Europe
© D.R.

L’Inachevée ouvre la soirée, et avec elle, la phrase sourde des violoncelles et contrebasses naissant du silence — le son parfait, limpide, du COE ne tolère aucun bruit dans la salle. Sur le murmure des cordes, le chant plaintif des clarinettes s’élève et les thèmes se mettent en place dans de longues et belles phrases mélodiques. La direction extrêmement fluide de Bychkov conduit, nourrit ces phrases, leur permettant de vivre sans les accrocs de la partition : son geste englobe, sans s’y attarder, les contrastes, les détails, les entrées, pour mieux les inscrire dans le mouvement et donc, paradoxalement, mieux les faire ressortir. Son interprétation de la Huitième Symphonie tient sans doute plus de l’élégance Biedermeier des précédentes que du romantisme ambitieux et profond de la Neuvième ; néanmoins, l’importance donnée par le chef aux contrechants ainsi qu’à la masse sonore des cordes tourne résolument l’œuvre vers l’avenir, un avenir sombre, loin du classicisme viennois des premières années. L’Inachevée est une symphonie de mutation — et Schubert nous laisse en plan pour s’embarquer vers d’autres horizons, ceux de La Jeune Fille et la Mort et de Winterreise.

Schubert, d’accord, mais le COE, non, ne nous laisse pas en plan, fort heureusement, et accueille Renaud Capuçon pour le concerto pour violon de Mendelssohn. Un pilier du répertoire violonistique : dans la plus pure tradition romantique, virtuosité et lyrisme s’y épousent et donnent naissance à de superbes lignes mélodiques, emblématiques de la pièce. Capuçon opte pour une vision sobre du premier mouvement passionné : dans un tempo assez enlevé, lui et l’orchestre déroulent sans chichi les thèmes et leur développement. Ce choix met aussi à l’honneur la cantilène du second mouvement, dans une simplicité et une justesse qui conviennent tout à fait au contrepoint ouvragé de Mendelssohn. L’entente parfaite du soliste et du chef nous offre ainsi deux beaux mouvements, avant de disparaître subitement à l’arrivée du troisième — le désaccord entre le chef et le soliste, qui voit manifestement le finale bien plus rapide, est sans doute la plus grande surprise de ce concerto. Bychkov ne parvient plus à tirer de son orchestre la fluidité qu’il a obtenue jusque là ; les bois courent après le violon dans leurs arpèges sautillantes ; la féérie des timbres, des rythmes, des ornements s’efface au profit d’un exercice de virtuosité un peu brouillon. L’élan impétueux de Capuçon emporte tout sur son passage : il fascine par son aisance mais ne parvient pas totalement à récupérer l’orchestre à bout de souffle.

Orchestre qui, il est vrai, a toute la symphonie pour se rattraper ; ce sera fait dès les premières notes de l’introduction lente. La disposition du COE, avec les seconds violons à droite, met en évidence des jeux de dialogues d’habitude inaudibles. Et leur son sublime met en relief, cette fois-ci, l’harmonie plus que les cordes : Bychkov tourne Beethoven vers les Lumières, vers le XVIIIe siècle ; mais non pas le simple classicisme viennois : non, plutôt une joie suprême, humaniste, qui se libère du Sturm und Drang pour se consacrer à l’espérance. « Celui qui a compris ma musique pourra se délivrer des misères où les autres se traînent », disait le compositeur (comme cité dans le programme du concert) : la Septième Symphonie nous délivre de toute la misère du monde et place sans hésiter sa foi en l’Homme. L’interprétation extrêmement phrasée et extrêmement pure à la fois de Semyon Bychkov répond à cette philosophie : au-delà de l’opposition entre élégance classique et tourment romantique, c’est une expression musicale de la joie qu’il peint depuis l’estrade. Dans le fameux Allegretto, il se détache de toute surenchère et tient le pari que chaque note porte en elle suffisamment d’intensité. Il n’y a pas de bonne réponse, d’ailleurs : le superbe mouvement se prête aussi à l’émotion la plus forte et au romantisme le plus chatoyant… Mais ici, l’essence de la partition — une marche funèbre — prend le pas sur son existence de chef-d’œuvre. Dans les deux derniers mouvements, Bychkov laisse de nouveau porter sa direction au-delà des simples détails : conduisant des discours entiers, il obtient de son effectif orchestral parfaitement maîtrisé des contrastes précis et un phrasé saisissant. Souvent lourdaud, le trio du scherzo semble ici chantant. Le finale explose dans une joyeuse consécration — de l’orchestre, du chef, de Beethoven, de l’Homme — et la salle, elle, dans un tonnerre d’applaudissements.

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