Après une création pour l’Opéra de Paris présentée à l’automne dernier, Saburo Teshigawara est de retour à Paris au Théâtre de Chaillot avec un spectacle intitulé Dah-Dah-Sko-Dah-Dah. Représenté pour la première fois en France, l’œuvre perpétue les recherches métaphysiques et corporelles du chorégraphe sur l’air, le souffle, le vide. Conçu à partir d’un poème japonais sur le kenbai, danse traditionnelle du nord-est du Japon, le spectacle s’appuie sur des rythmes de pieds frappés au sol, de respirations, ou de bruitages. Le titre, Dah-Dah-Sko-Dah-Dah, formé d’onomatopées, évoque ainsi ce travail sur le rythme.

Saburo Teshigawara - Dah-Dah-Sko-Dah-Dah © Jun Ishikawa
Saburo Teshigawara - Dah-Dah-Sko-Dah-Dah
© Jun Ishikawa

L’œuvre propose une suite de courts tableaux alternant des passages de danse enragée qui expriment la tension et la violence traversant des corps qui s’écroulent et se relèvent frénétiquement, et des extraits solo plus ésotériques où les artistes semblent flotter en apesanteur. Vêtus de chemises blanches et de costumes de travail, les danseurs expriment par intermittence le désespoir d’une vie où les corps répondent mécaniquement aux assauts du stress et se vident de substance. Un motif de danse rythmique kenbai revient à plusieurs reprises, fil rouge qui cadence le spectacle. Le rythme imprimé par le kenbai tout au long de l’œuvre serait-il donc une représentation du temps qui s’égrène dans une existence assommante faite d’angoisse et de passages à vide? Si l’artiste avait déjà à l’automne à l’Opéra attiré notre attention sur la contemplation de l’obscurité et du vide par le titre Darkness is hiding black horses – on cherche encore les chevaux – on peut se demander ce que souhaite nous signifier Teshigawara dans cette nouvelle œuvre mystérieuse, qui met pourtant en scène des corps qui nous touchent et nous interpellent gravement.

Au sein de cette œuvre, le son participe pleinement à la chorégraphie et semble émaner des artistes eux-mêmes, se faisant écho de leur souffle, de leurs cris, de leurs battements de cœur. Les danseurs modèlent l’espace sonore, interrompent par des gestes la musique, l’accélèrent, et en énoncent les paroles. La bande-son intègre également quelques bruitages contemporains plus agressifs, qui font crépiter dangereusement la sono de la Salle Jean Vilar, mal adaptée à ces sons de basse – et nos oreilles, qui n’en demandaient pas tant. Le silence, les souffles, et les rythmes du kenbai n’en apparaissent que plus apaisants.

Le spectacle est interprété avec intelligence par la compagnie Karas, fondée en 1985 par Teshigawara et Kei Miyata, et fortement imprégnée du style de son chorégraphe. La précision des danseurs est poussée à l’extrême, avec de remarquables moments d’ensemble et des pas en décalé très réussis. On remarque surtout la performance d’une grande sensibilité de Rihoko Sato, dont le mouvement semble véritablement se jouer de la pesanteur. Teshigawara, présent à différentes reprises en scène, nous rappelle qu’il est lui-même un interprète de qualité, avec une gestuelle tantôt fluide, tantôt cassante et des mouvements centripètes, partant de la tête, des mains et des pieds. Ce mouvement venant de l’extérieur anime un corps au centre creux qui se contracte perpétuellement et dégonfle l’abdomen, provoquant ce motif de chute répété plusieurs fois dans la chorégraphie. Autre élément saisissant de la composition, le travail sur l’apesanteur donne une impression étonnante de vide et de flottement du corps et s’inscrit avec justesse dans cette recherche d’abstraction. Un spectacle extrêmement intéressant, qui plaira aux amateurs de danse contemporaine mais aussi aux non initiés pour son expressivité et son interprétation !

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