Ancien chanteur, Maurice Xiberras est depuis 2013 le directeur général de l’Opéra de Marseille dont il était auparavant le directeur artistique. En sa qualité d'organisateur du Concours international de chant de Marseille, nous l’avons retrouvé pour évoquer ce rite de passage important que représentent les concours de chant lyrique, permettant aux jeunes artistes de faire leurs premiers pas sur la scène internationale. 

Maurice Xiberras © Christophe Billet
Maurice Xiberras
© Christophe Billet

De quelle manière êtes-vous impliqué dans les concours lyriques ?

Maurice Xiberras : Je suis souvent sollicité en qualité de jury, mais l’Opéra de Marseille organise également ses propres concours.

J’ai été chanteur pendant vingt-deux ans, je sais donc à quoi peut servir un concours à l'orée d'une carrière. C'est le moyen principal pour un jeune chanteur de se faire entendre. Réciproquement, c’est le moyen pour les directeurs de salle de repérer de jeunes talents.

C'est ainsi que j’ai décidé de relancer le concours de l’Opéra de Marseille, au passé prestigieux. À l'origine, il a été créé par une association qui n’existe plus aujourd’hui. Elle organisait un concours tous les deux ans, lequel avait lieu dans les murs de l’Opéra de Marseille. Ce concours a ainsi permis de découvrir de grands chanteurs : Luca Lombardo, Ernesto Grisales, Marc Barrard… Quand l’association s’est éteinte, j’ai voulu que l’Opéra de Marseille reprenne ce concours en remplaçant l'orchestre par un piano. Si cette première édition est un succès, nous essaierons de l'organiser avec orchestre les prochaines fois.

En quoi une maison d’Opéra a-t-elle un rôle à jouer dans l’organisation de concours ?

M. X. : Les jeunes chanteurs ont tendance à s’inscrire plus volontiers si le concours est porté par une maison d’Opéra, plutôt que par une association. Un théâtre qui a une véritable saison lyrique sera plus porteur vis-à-vis des jeunes talents, car ils peuvent légitimement se dire qu’ils vont être entendus et, pourquoi pas, s'y faire engager.

En outre, dénicher de nouveaux talents est une mission qui fait partie à part entière de la vie d’un théâtre.

Est-ce que vous donnez des contrats à des chanteurs que vous avez pu repérer lors de concours ?

M. X. : Dans un concours, il y a souvent beaucoup d’appelés pour peu d’élus. En pratique, si j’arrive à me rappeler de trois ou quatre personnes, c’est que la promotion est de qualité. Cela signifie surtout que ces personnes ont un potentiel pour que je les engage. Si j’entends quelqu’un qui a du talent, je l’engage sans problème. Parfois, il s’agit de véritables prises de risques, notamment à cause des « bêtes à concours ». Ces « bêtes à concours » sont des chanteurs qui sont très performants sur deux ou trois airs et qui font la tournée des concours internationaux pour tenter de rafler un prix. Or être performant sur un air ne présage en rien de la capacité à pouvoir interpréter la totalité d’un rôle. Ce phénomène s’explique surtout par le fait que, dans certains pays, il suffit d’avoir un prix à un concours pour pouvoir enseigner le chant.

Chanter devant un jury de professionnels à un moment de forte concurrence, développer la psychologie d’un personnage en un temps réduit et en peu de répétitions : l’exercice semble d’une difficulté inouïe. Pensez-vous que le concours reflète le métier de chanteur d’Opéra ?

M. X. : Oui, cela rejoint notamment l’apprentissage de la solitude. Mais vous touchez du doigt les limites du concours. C’est pour cela que je tente de faire la part des choses. Quand on arrive en finale d’un concours, qu'on a surmonté toutes les étapes de sélection, cela prouve beaucoup de choses. Gérer un concours, c’est gérer tout un parcours, gérer l’attente. Les chanteurs arrivent parfois le matin et ne chantent qu'en fin d’après midi. Ils entendent les autres et ne voient le pianiste, dans le meilleur des cas, que cinq minutes avant de chanter. Ces conditions ressemblent à une course d’obstacles. C’est pour cela que lorsqu’on arrive sur la ligne d’arrivée, à la finale, je dis « chapeau ! ». C'est pourquoi j’ai toujours tendance à être indulgent, car le concours met les nerfs des candidats à rude épreuve. J’ai beaucoup de bienveillance pour les chanteurs car je connais vraiment la difficulté de ce métier, les heures passées derrière les partitions, l’angoisse… Le concours confronte le jeune chanteur à une dure réalité : beaucoup de candidats et peu d'élus et la nécessité d’être performant de suite.

Quel est selon vous le programme idéal ?

M. X. : Je recommande aux jeunes chanteurs de présenter des airs en plusieurs langues dont au moins un en français. Le français permet d’entendre certaines qualités d’articulation et de phrasé.

Ensuite, j’aurais tendance à dire qu’il ne faut pas chercher à chanter un air que l’on sait au dessus de ses capacités vocales. Par exemple, si un ténor n’a pas un ut dans la voix, je ne vois pas l’utilité qu’il présente « Salut demeure chaste et pure » de Faust.

La construction d’un programme de concours doit être très équilibrée, exactement comme pour un récital. En principe, il doit y avoir une progression, ce qui signifie qu’il faut éviter de tout donner dès les éliminatoires.

Lorsque je chantais, j'hésitais toujours entre présenter des airs que j’avais envie de chanter, en sachant que je ne pouvais pas chanter l’intégralité du rôle, et l'envie de prouver quelque chose. Le professeur de chant doit savoir dire « stop. » et guider les jeunes chanteurs.

Que faut-il absolument éviter lors d’un concours ?

M. X. : Il faut éviter de choisir des airs qui sont trop à la mode, trop attendus. Par exemple, il y a des années où l’on entend près de trente fois la Romance à la lune de Rusalka. Inutile de dire que le jury n’en peut plus lorsqu’il entend la vingt-cinquième chanteuse présenter l’air.

Il faut aussi absolument éviter de présenter une mise en scène lors d’un concours. Je me souviens d'une candidate qui est arrivée costumée en robe du XVIIIème siècle pour chanter Manon cela fut très mal perçu par le jury. Il faut être le plus sobre possible car l’émotion doit ressortir essentiellement dans la voix. Nul besoin de subterfuge, de « cache-misère », pour toucher un jury.

En qualité de jury, quels sont les éléments auxquels vous portez le plus attention lors de l’écoute ?

M. X. : Je me pose souvent la question de savoir pourquoi une voix me touche plus qu’une autre. D’abord, il y a le timbre, mais cet élément est complètement subjectif. Ensuite, il y a la qualité de l’interprétation : est-ce interprétation qui va aller à l’âme, qui va me bouleverser et que je vais par conséquent écouter ? Enfin, évidemment il y a la technique. Même si, parfois l’interprétation peut pallier la technique. On connaît tous des chanteurs qui n’ont pas techniquement la plus belle voix du monde mais qui, grâce à l’interprétation, font passer les plus belles émotions. J’aime particulièrement les chanteurs qui donnent tout comme si c’était la dernière fois qu’ils allaient chanter.

Un consensus entre les membres du jury est-il possible ?

M. X. : S'il y a des frictions, il en sort toujours une vérité. Il ne faut pas qu’un jury soit consensuel car de la confrontation sort une vérité.

En qualité de jury j’ai parfois assisté à des désaccords qui étaient très forts. Dans ce cas, soit personne ne veut céder et il y aura un prix ex æquo, soit on arrive à contourner le problème par les votes. On fait des votes à bulletin secret, sans discussion, et c’est le premier qui arrive en fonction des notes qui aura le premier prix.

Quel est le jury idéal au niveau de sa composition ?

M. X. : Il ne faut surtout pas se tromper dans la composition du jury. C’est comme aux jeux olympiques : il faut absolument équilibrer le jury. Il faut des professionnels qui ont un potentiel d’engagement pour les jeunes talents. Enfin, accueillir une star lyrique est toujours un plus ; lorsqu'on chante devant de grands noms de l’Opéra, cela rajoute au prestige.

Certains jurys ne sont composés que d’anciens chanteurs, lesquels chanteurs ne sont pas les mieux placés pour donner du travail ensuite aux voix qui se présentent. Il existe également des concours où ne sont présents dans le jury que des directeurs de salle ou des agents artistiques. Dans cette dernière situation, l’intérêt pour le chanteur est évidemment plus grand au niveau professionnel. Le chanteur doit donc cibler le concours en fonction de ses objectifs.

Votre meilleur souvenir lors d’un concours ?

M. X. : C’est la découverte d’une voix. J’ai par exemple eu le grand bonheur d’entendre pour la première fois lors du concours de Marmande le ténor Stanislas de Barbeyrac. Il était tout jeune et je me suis dit qu’il avait un devenir évident. Il y avait tout. De la même manière j’ai eu la même sensation lorsque j’ai entendu Florian Sempey. C’était un « bébé chanteur » mais l’on entendait tout. Cela, même si la voix n’était pas encore totalement développée. Immédiatement, dans ce genre de situation, je me demande dans quoi je pourrais distribuer ce chanteur.

Le pire ?

M. X. : Il y a toujours des candidats « fantaisistes » dans un concours. Notamment lors des éliminatoires. Il s’agit de la personne qui vient d’une autre planète et qui va chanter Manrico en ayant la voix pour chanter « Le lundi au soleil ». (rires). Il va faire sa mise en scène. À ce moment, il est souvent très difficile de se retenir de rire. Je note tout de même qu’il faut beaucoup de courage pour venir présenter un tel résultat. Finalement il s’agit d’un souvenir plutôt comique.

Ce qui m’a réellement fait mal au cœur, c’était lors d’un concours où durant les éliminatoires, nous avions repéré une chanteuse dont on pensait qu’il s’agissant de LA voix du concours. Entre la demie-finale et la finale, cette pauvre chanteuse est devenue aphone. Elle n’a pas pu se présenter en finale. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue, je ne me souviens pas même de son nom. Je me rappelle d’elle physiquement, et de ce qu’elle a chanté : un extrait du Couronnement de Poppée qui était fabuleux.

Quels conseils donneriez-vous à un candidat pour se préparer à affronter un concours ?

M. X. : Faire attention aux airs proposés, qui ne doivent pas être trop difficiles. Il faut compter avec le stress et surtout être très humble. Il faut s’armer et avoir des nerfs solides.

Entretien réalisé à l’Opéra de Marseille, le mardi 15 novembre 2016.