L’oreille encore chatouillée par l’harmonie toute filiale de Mao Fujita et Leonidas Kavakos lors du concert du matin, nous sommes invités à nous rendre dès 18h30 à la Salle des Combins du Verbier Festival pour y entendre le Verbier Festival Chamber Orchestra dirigé par Simon Rattle dans la Symphonie n° 38 dite « Prague » de Mozart et Le Château de Barbe-Bleue de Béla Bartók.

Sur place, dans le grand vestiaire faisant office de bar, ce hall d’exposition reconverti pour l’occasion en salle de concert propose quelques maquettes et vues de coupe de ce que sera la nouvelle salle en dur, projet à 100 millions de francs suisses dessiné par le japonais Kengo Kuma et qui devrait voir le jour en 2031. Cette salle sera tout à fait bienvenue tant on a le souvenir, lors de précédentes éditions, d’orages qui interrompaient bruyamment un concert, et tant le Mozart joué ce soir pourra paraitre à certains égards bien petit donné dans un si grand espace. Si l’orchestre en première partie va manquer un peu de rondeur, gagnant plutôt ses lettres de noblesse dans une grande technicité, on comprendra que cette impression est surtout due à l’espace d’écoute.
Rattle a une approche de la symphonie tout en clair-obscur, climatique, où, en l’espace d’une phrase, un nuage passe et menace. Il peut compter pour cela dès l’« Adagio » sur un orchestre vif-argent et des cordes moelleuses et souples, très aériennes, dans des traits parfois fulgurants et légers. Les deux mouvements suivants mettent davantage en relief toute la petite harmonie de l’orchestre et notamment la flûte solo et les deux hautbois, impeccablement virtuoses.

Après l’entracte, l’effectif orchestral double. Le Barbe-Bleue de Bartók mis en juxtaposition d’une symphonie de Mozart : l’idée peut surprendre mais révèle toute sa cohérence. Encore habité par les mouvements climatiques mozartiens, on entend peut-être mieux la menace sourdre dans l’œuvre du compositeur hongrois.
Le prologue est évidemment dit par le Hongrois Gábor Takács-Nagy, chef principal de l’orchestre, qui s’est extrait du pupitre des violons où il s’était glissé en première partie. Le conte Barbe-Bleue tire sa violence d'un climat malsain, d'un fil ténu entre glauque et lyrique, sur la cime d’un symbolisme où la direction de Rattle semble épouser au plus près la courbe du désir dessinée entre les deux personnages – le hautbois qui serpente après l’ouverture de la cinquième porte ! C’est une lame de fond qui, comme pour le Wozzeck d’Alban Berg, trouve son climax à quelques moments de l’œuvre, dans une débauche sonore nette et profonde entre plaisir, sang et stupre.

Magdalena Kožená est véritablement habitée en Judith, alternant elle aussi entre moments effusifs d’emphase lyrique et passages introspectifs, sur le qui-vive. Elle est tout à fait idéale dans ce rôle, trouvant le drame à chacune de ses interventions, toujours dans la ligne de chant, de son mezzo-soprano chaleureux et percutant.
Face à elle, Gerald Finley campe un Barbe-Bleue terrifiant de fixité et d’immobilité, n’intervenant que pour répondre à Judith ou lui donner des ordres. Dans cet échange qui s’élève soudain là aussi à une forme de symbolisme, il ne semble être qu’une projection des désirs ou des attentes du personnage féminin, pour mieux les contrôler et les contraindre à ses propres pulsions. Il reste, vocalement, ce grand baryton avec beaucoup de classe où certes les notes graves du rôle sont un peu basses pour lui, mais qui acquiert la majesté d’un patriarche russe quand il présente les trois précédentes femmes à Judith. Terrifiant.

Et parce qu’avec sa future salle, le Verbier Festival semble tourné vers l’avenir, un concert-surprise s’enchaine ensuite pour fêter les 20 ans de l'orchestre de chambre du festival. Au programme : prises de parole de membres de la formation, diaporamas et anecdotes sur ses tournées, une ouverture Coriolan de Beethoven tranchante, dirigée par Gábor Takács-Nagy, l’« Allegro » du Concerto pour deux pianos n° 10 de Mozart avec Martha Argerich et Lahav Shani sous la direction de Rattle et, pour finir en beauté, la polka « Éljen a Magyar » de Strauss fils, dirigée par le chef hongrois dans une frénésie et une précision délirantes !
Cette ultime pièce n'a vraiment plus rien à voir avec la première partie du concert, mais on bouderait difficilement son plaisir tant ce finale offre la rare occasion d’avoir Simon Rattle aux percussions, Lahav Shani à la contrebasse et Martha Argerich en embuscade juste derrière ! Un moment que les habitués à la sortie qualifieront de pur « esprit Verbier » et qui témoigne avant tout du dynamisme d’un festival tourné vers l’avenir et vers la joie.

Le voyage de Romain a été pris en charge par le Verbier Festival.






