Verbier, ses montagnes, sa vue imprenable sur les Alpes et les glaciers, ses boutiques de luxe, son tourisme anglo-saxon et son festival de musique classique. Créé en 1994 par l’actuel directeur Martin Engstroem, la manifestation valaisanne continue de présenter avec vigueur son catalogue de stars pendant plus de quinze jours à 1500 mètres d’altitude. Le concert de 11h dans l’église de la station en ce vendredi 24 juillet est le parfait exemple d’un made in Verbier tout à fait identifiable, réunissant un habitué des lieux, le violoniste grec Leonidas Kavakos, avec le pianiste japonais Mao Fujita, ancien élève de l’académie du festival, occasion pour un spectateur à l’entracte d’affirmer que « c’est Verbier qui l’a fait » !

Leonidas Kavakos et Mao Fujita au Verbier Festival © Verbier Festival / Nicolas Brodard
Leonidas Kavakos et Mao Fujita au Verbier Festival
© Verbier Festival / Nicolas Brodard

Dès l’introduction de la Sonate pour piano et violon n° 21 de Mozart, la parfaite synchronisation des deux musiciens témoigne d’une complicité évidente. Mais cela va plus loin encore. À écouter sonner avec autant de sécheresse et d’âpreté le Stradivarius « Willemotte » de Kavakos, il nous semble entendre ici un vieil aède raconter une histoire sans âge après avoir fabriqué son instrument dans un bout de figuier millénaire. Kavakos règle d'ailleurs sans cesse l’épaulière, la mentonnière ou vérifie son chevalet, donnant presque l'impression que son violon pourrait partir en morceaux à chaque instant.

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Une filiation est ici bien en jeu comme en témoigne les gestes mutuels aux saluts, paternels et reconnaissants. C’est le père qui parle au fils prodigue, après l’avoir retrouvé et qui lui lègue son héritage fait de notes éparses. Un simple effort d’imagination suffit à tordre la biographie de Mozart pour se figurer Kavakos en Leopold Mozart au violon accompagnant son fils Wolfgang-Mao au piano, dans cette tonalité mineure, témoignage d’un voyage parisien où le jeune compositeur venait de perdre sa mère.

Leonidas Kavakos au Verbier Festival © Verbier Festival / Nicolas Brodard
Leonidas Kavakos au Verbier Festival
© Verbier Festival / Nicolas Brodard

Cette manière qu’a Kavakos de faire sonner son instrument aux limites de la justesse, sur les cimes du désespoir tonal, crée sans cesse le vertige d’une attention exacerbée. Son jeu s’écrit à partir de cordes sèches comme un coup de trique, sur lesquelles un vibrato artisanal sera la clé de ce jeu qui fait grincer des dents certains, fascine d’autres. C’est un violon qui sonne comme une vielle et qui, peut-être, se souvient d’avoir été un alto voire un violoncelle, tant la Sonate pour violon et piano n° 1 de Brahms sera crépusculaire et mordorée, sèche et aride, pétrie d’harmoniques métalliques d’un lointain et indéfinissable Middle West. Il n’y a pourtant pas de doute sur la beauté et la hauteur de ce regard d’aigle porté au thème d’exposition du violon, puis à tout le premier mouvement de la sonate.

Quant à Mao Fujita, si nous l’avions laissé à Lausanne à l’ombre tutélaire de Beethoven, nous le retrouvons ici fidèle à lui-même, plus félin et délicat que jamais dans le thème au piano du « Tempo di Minuetto » de Mozart, mélancolique car mezzo piano dans l’ouverture de l’« Adagio » de la sonate de Brahms, distillant ses notes comme des gouttes d’eau. Le finale de Brahms sera l’occasion pour les deux de retrouver un peu de couleurs après l’articulation entre peur et pudeur du deuxième mouvement. Certes, Fujita est parfois relégué au second plan par un Kavakos qui occupe à ce point l’espace acoustique par sa manière si particulière. Mais les deux savoir-faire se complètent idéalement à mi-chemin entre rondeur des jours et aridité éloquente.

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Leonidas Kavakos et Mao Fujita au Verbier Festival © Verbier Festival / Nicolas Brodard
Leonidas Kavakos et Mao Fujita au Verbier Festival
© Verbier Festival / Nicolas Brodard

Après l’entracte, dans la Fantaisie en ut majeur pour violon et piano D.934 de Schubert, c’est donc naturellement que le roulement perlé et régulier du piano aboutira à cette tension du violon jusqu’à la rupture, la raréfaction de la matière. C’est ici l’élève qui porte le maître dans une œuvre redoutable sur le plan pianistique avant tout. Alors que Kavakos cherche la limite entre son et silence dans cette dernière œuvre pour violon et piano du compositeur, Fujita se lance plein de naïveté, comme jouant avec des petits soldats de plomb dans l’« Andantino », ou orchestrant de manière lumineuse ses gammes chromatiques ascendantes dans les variations successives. Voilà assurément la rencontre inattendue et pourtant évidente de deux tempérament opposés complémentaires.


Le voyage de Romain a été pris en charge par le Verbier Festival.

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