On a comme une impression de déjà-vu en entrant dans l’immense salle des machines du Bâtiment des Forces Motrices de Genève. Les visuels, le programme de salle… tout nous ramène à l’Opéra national du Rhin de Strasbourg ! C’est qu’Alain Perroux, nouveau directeur du Grand Théâtre de Genève, en plus d’avoir ramené de la cité rhénane la même identité graphique, a porté ici dans ses bagages une grande et belle ambition couronnée là-bas de succès : amener le plus grand nombre à redécouvrir des œuvres méconnues et oubliées.

<i>La Tempête</i> de Franck Martin à Genève &copy; Carole Parodi
La Tempête de Franck Martin à Genève
© Carole Parodi

Prêcheur passionné, érudit et passionnant, ce natif de la cité de Calvin est d’ailleurs dans le hall, avant la représentation, en première ligne face aux spectateurs rassemblés devant lui, pour persuader de la nécessité de cette Tempête du compositeur genevois Frank Martin créée en 1967 à l’Opéra de Vienne, qui ouvre donc sa première saison genevoise. « Nous sommes l’étoffe dont sont faits les rêves ». Son enthousiasme est communicatif quand il cite le personnage de Prospero. Mais de quelle étoffe est fait le rêve de cette Tempête quasiment disparue depuis plus d’un demi-siècle dans les abîmes de la mémoire ?

Force est d’admettre que rarement représentation d’opéra nous aura autant désarçonné. D’enthousiasmantes épiphanies émergeant de certaines longueurs, on découvre une œuvre hirsute et protéiforme, maniant de nombreux styles, de l’aria au théâtre musical en passant par une forme de parler-chanter. Une œuvre exigeante, qui fait le choix des assemblages et des couleurs en lieu et place des dynamiques et d’une lisibilité générale, et qui doit être saisie avec précaution comme une poignée d’oursins.

<i>La Tempête</i> de Franck Martin à Genève &copy; Carole Parodi
La Tempête de Franck Martin à Genève
© Carole Parodi

Le livret y est peut-être pour quelque chose. L’œuvre inspirée de Shakespeare est présentée non dans sa version allemande originale mais dans une version française traduite et réadaptée de l’allemand par la fille du compositeur. Cette adaptation au carré, qui ne connaissait pas encore les traductions françaises shakespeariennes de l'efficace André Markowicz ou du poète Yves Bonnefoy, passe par les méandres littéraires voire érudits d’August Schlegel, père du romantisme allemand : en résulte une langue qui se muscle et se digère plus difficilement.

Partant d’une tempête toute impressionniste (debussyste) en introduction, la musique navigue entre de multiples eaux qui ne sont pas sans évoquer un Menotti, un Stravinsky de sa période néo-classique ou un Copland – ou un Ravel s’intéressant au jazz, solo de saxophone et cuivres en tête – jusqu’à des variations toutes monteverdiennes. Il fallait en tous cas compter sur l’expertise du chef Thierry Fischer pour parvenir à ressusciter cela avec brio et éclectisme à la tête de l’Orchestre de la Suisse Romande. On sent que le projet appartient aussi à cet autre passionné, qui sait réactiver cette œuvre hybride que le compositeur lui-même refusait d’appeler opéra.

<i>La Tempête</i> de Franck Martin à Genève &copy; Carole Parodi
La Tempête de Franck Martin à Genève
© Carole Parodi

Il accompagne des chanteurs cinq étoiles qui prennent admirablement la relève de leur illustres prédécesseurs. Qui mieux que Stéphane Degout pour succéder à Dietrich Fischer-Dieskau dans le rôle de Prospero ? Dans un français à la diction impeccable, le baryton nous fascine d’éloquence dès son premier récit. De même pour Catherine Trottmann qui prend la suite de Christa Ludwig (rien que cela !) dans le rôle de Miranda et que l’on suit toujours avec intérêt tant elle est claire et limpide, d’une ligne de chant impeccable.

Christian Immler en Gonzalo est tout à fait altier, Christophe Gay (Stephano) et François Rougier (Trinculo) sont impayables de fausseté dans leur « mélodie pouilleuse ». Si Julien Dran (Ferdinand) est un ténor léger souple, on regrette son registre haut un peu pincé et le vibrato un peu marqué de Nicolas Cavallier en Alonso. Quant à Alex Rosen, il est tout à fait égal et marquant de ses basses résonnantes, entre frustration et soumission du pauvre Caliban.

<i>La Tempête</i> de Franck Martin à Genève &copy; Carole Parodi
La Tempête de Franck Martin à Genève
© Carole Parodi

À noter cependant la pauvreté de la proposition scénique pour son rôle. Trait partagé à l’ensemble des personnages, tenant à la mise en scène de Netia Jones qui, à peut-être trop vouloir respecter l’œuvre, finit par rendre une copie plate comme un trottoir de rue, qui tient sur une seule et unique idée : faire de Prospero un savant fou façon Doc dans Retour vers le futur, qui fait apparaitre et marcher les nouveaux arrivants de l’île autour du complexe scientifique grâce à une tournette. La direction d’acteur ne parvient pas à se hisser à la hauteur du désordre shakespearien et l’ennuie nous guette.

Nous reste cette impression d’une œuvre complexe qui décontenance et qui laissera paradoxalement le souvenir d’une ligne claire, fascinante, faute d’être absolument séduisante. « Une île pleine de bruit, de son et de musique », comme le dit Caliban. Somme toute, un pari fou de programmation, mais relevé haut la main, assurément !


Le déplacement de Romain a été pris en charge par le Grand Théâtre de Genève.

<i>La Tempête</i> de Franck Martin à Genève &copy; Carole Parodi
La Tempête de Franck Martin à Genève
© Carole Parodi
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La Tempête de Franck Martin à Genève
© Carole Parodi
<i>La Tempête</i> de Franck Martin à Genève &copy; Carole Parodi
La Tempête de Franck Martin à Genève
© Carole Parodi
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La Tempête de Franck Martin à Genève
© Carole Parodi