En choisissant Alain Perroux comme nouveau directeur général à partir de la saison 2026-27, le Grand Théâtre de Genève s'est tourné vers un enfant du pays : né à Genève, Perroux a grandi dans la campagne environnante, a étudié à l’université et au conservatoire de la ville, et a occupé pendant neuf ans le poste de dramaturge... déjà au Grand Théâtre.
J’avais discuté avec le prédécesseur de Perroux, Aviel Cahn, au début de son mandat en 2019, et il m’avait alors brossé un tableau convaincant des « quatre Genève » : une ville d’humanitarisme, de science, de religion et de luxe – ses exemples étant le HCR, le CERN, Jean Calvin et Rolex. Perroux étant un Genevois authentique, je lui demande s’il trouve cette description convaincante.
« Ce n’est pas faux, ce que dit Aviel, c’est juste qu’il y a ces différents segments de la population à Genève, qui définissent en partie son identité. Mais cette description néglige toute une partie de la population que l’on connaît moins quand on vient de l’extérieur. Il y a une Genève populaire. Il y a une Genève alternative. Je le dis à mes amis français ou étrangers : quand on ne vient que deux jours à Genève, on ne voit que la partie cliché, mais il y a bien d’autres facettes. J’ai eu la chance de connaître dans les années 90 la grande époque des squats : il y avait un village d’artistes, Artamis, sur un ancien site industriel avec un théâtre, avec un café, avec des ateliers d'artistes. Il y avait plusieurs théâtres alternatifs. »
Perroux est bien conscient de la nécessité de conserver le soutien des habitués du Grand Théâtre, issus des milieux aisés de la ville. Mais tout au long de notre entretien, il va revenir sans cesse sur un principe fondamental : la maison doit être ouverte à tous. « Il y a un public plutôt aisé, un public qui vient de la Genève protestante qui est souvent lié aux activités bancaires, mais il y a aussi de vrais amateurs d’opéra que ne sont pas de cette classe. Et il y a un public universitaire, des hautes écoles. Et puis Aviel a réussi à toucher un monde plus jeune, plus alternatif. J’ai vraiment envie d’inclure et non pas d’exclure. »
« Il ne s’agit pas de remplacer un public par un autre ; il s’agit d’élargir, et c’est pour cela que j’aime bien utiliser le pluriel quand je parle des publics. C’est vraiment s’adresser à une population dans toute sa diversité. C'est la raison pour laquelle je crois beaucoup à un programme extrêmement contrasté, voire même éclectique. Pour moi, l'éclectisme n'est pas un défaut. »
La nomination de Perroux à Genève a été confirmée en 2023 et la transition, m’explique-t-il, s’est faite en douceur. La saison 2026-27 est donc entièrement le fruit de son travail, et son goût pour l’éclectisme y transparaît clairement. Sur les neuf opéras présentés sur la scène principale, seuls trois figurent dans le top 100 des opéras les plus programmés (d'après les statistiques de Bachtrack), et Les Noces de Figaro est le seul du top 10. Aucun Verdi, aucun Donizetti, aucun Wagner, et seulement des œuvres moins connues de Puccini et Rossini. La saison s’ouvre sur une véritable rareté : La Tempête du compositeur suisse Frank Martin. Perroux est-il en train de marquer le coup, pour montrer qu’il privilégiera un répertoire nouveau ?
« Oui, vous mettez le doigt sur une des choses qui me passionnent, et c'est peut-être une des raisons fondamentales pour lesquelles j'ai eu le désir d'accéder à un poste de directeur d'opéra. J’ai découvert ma passion pour l'opéra quand j'avais 10 ou 11 ans. Mes parents n’allaient pas à l’opéra, donc je ne sais pas d’où ça vient, mais je me suis aperçu que j'étais touché, ému par la musique classique et j’aimais beaucoup le théâtre. Au croisement entre les deux, il y a l’opéra : c’était le début d’une passion dévorante. À l'adolescence, j’essayais déjà de partager cette passion avec mes amis parce que c’était une manière de la valider, de leur montrer qu'elle avait une valeur. »
« Et je me suis aperçu que toutes mes activités professionnelles avaient cela comme point commun, c’est-à-dire la nécessité forte pour moi de partager mes enthousiasmes avec les gens. Quand j’étais critique musical, quand j’étais dramaturge, c’était pareil. Il s’agit d'essayer de transmettre des connaissances, des clés de compréhension pour les œuvres et de faire le lien entre le public et les spectacles. Quand vous êtes directeur, c’est le meilleur endroit parce que là, vous pouvez vraiment décider quels ouvrages sont programmés, dans quels équilibres, dans quel dessin plus général et donc aussi intervenir sur les questions de communication, de médiation. »
Perroux affirme que son plus grand plaisir est de faire découvrir au public des œuvres peu connues – des « trésors oubliés », comme il les appelle. « J’ai fait cela beaucoup à Strasbourg et cela me fait tellement plaisir de voir que cela fonctionne. Quand on a donné Le Miracle d'Héliane de Korngold en création française en janvier dernier, le public était d'un enthousiasme débordant, il disait "mais cette musique est extraordinaire" et cela a été encore plus fort avec Le Roi d’Ys ; on a donné sept représentations avec une moyenne de fréquentation de près de 99% de remplissage. » Les critiques de Stéphane Lelièvre pour Bachtrack le confirment, parlant d'« une musique d’une densité et d’une richesse exceptionnelles » et soulignant que « l’Opéra du Rhin [a signé] deux coups d’éclat en ressuscitant brillamment deux raretés du répertoire ».
Le seul contretemps majeur dans le plan de succession s'est produit fin 2024, lorsqu'il est apparu clairement que les travaux de rénovation du Grand Théâtre ne seraient pas achevés avant la fin de la saison, ce qui a entraîné divers changements de lieu et mis la programmation en péril. Mais Perroux n'hésite pas à prendre des risques, comme le démontre l'ouverture de sa première saison.
« C'est clair que La Tempête de Frank Martin est plus risqué mais un directeur est toujours attendu sur son tout premier spectacle, donc ce serait un peu dommage d'ouvrir avec La Bohème de Puccini, qui ne raconterait pas grand-chose, alors qu’ouvrir avec ce très bel ouvrage sur cette pièce sublime de Shakespeare, c'est éloquent. C’est un opéra absolument somptueux, qui se met complètement au service du théâtre shakespearien et de sa poésie. Et d'ailleurs, cela fait sens de le programmer au Bâtiment des Forces Motrices [où le Grand Théâtre déménage provisoirement la saison prochaine, ndlr], qui est entouré d'eau. »
Je raconte à Perroux que j’ai renoncé à compter le nombre de critiques d’opéra publiées par Bachtrack qui suivent le schéma classique : « j’ai adoré la musique, j’ai détesté la mise en scène ». Je suis impatient de connaître son point de vue de dramaturge sur la mise en scène d’opéra – et de savoir si ce point de vue de dramaturge ou de metteur en scène diffère de celui du directeur général qui les engage.
« Mon expérience de dramaturge reste très précieuse aujourd'hui. Pour moi, les liens avec les metteurs en scène se construisent à travers le temps et à travers des discussions, des questionnements, et puis on continue ce dialogue pendant tout le suivi de la production, pendant les répétitions et jusqu'à la fin. C'est important de faire preuve d'une vraie ouverture esthétique : j'ai de très bons rapports avec Laurent Pelly, Christof Loy, Barrie Kosky, Krzysztof Warlikowski ou même Romeo Castellucci », souligne-t-il en rappelant qu'il avait déjà travaillé avec tous ces artistes lorsqu'il était dramaturge du Festival d'Aix-en-Provence, entre 2009 et 2020.
« C'est important également de donner leur chance à des gens moins connus, reprend-il. Cela m'intéresse toujours d'aller voir ce que proposent les jeunes générations et ce dans le domaine du théâtre, du cinéma, de la danse, etc. Je suis très ouvert face aux propositions des metteurs en scène, mais je suis aussi assez exigeant avec eux. J'insiste toujours sur la lisibilité de leur proposition – on peut proposer beaucoup de choses, il y a une infinité de lectures possibles des ouvrages anciens et nouveaux, mais ce qui est important c'est qu’un spectateur, une spectatrice puisse entrer dans cette lecture, dans cette approche, que cela soit accessible en termes de sens, sans qu'il y ait besoin de lire une note d'intention. Ceux avec lesquels j'ai travaillé, ils avaient toujours un lien plus ou moins fort avec la musique, sa dimension poétique et émotionnelle. »
Comment évalue-t-il la santé de l'opéra ? Perroux se dit optimiste de nature, mais il considère aussi que les clichés auxquels on est habitués n'ont aucun sens. « Le premier cliché auquel j'aimerais vraiment tordre le cou, c'est le cliché d'un art en décalage avec le monde d'aujourd'hui et qui donc est condamné à mourir. C'est faux, absolument faux ! L'opéra est un genre plus de quatre fois centenaire qui a traversé des sociétés en crise, des changements de régime, des guerres, des révolutions. J'aimerais bien savoir pourquoi il devrait mourir aujourd’hui… »
Perroux souligne que, bien que les opéras aient été durement touchés par la pandémie de Covid-19, dans les établissements avec lesquels il travaille, le public revient en nombre toujours plus important : la saison 2025-26 de l'Opéra national du Rhin a affiché un taux de remplissage moyen de 92%, « y compris avec les raretés que je programme si souvent. Les gens sont avides d'expériences aujourd'hui, donc je pense que l'opéra a encore de beaux jours devant lui. »
Et si l'on se projette dans cinq ans, que souhaiterait-il que les gens disent de son mandat jusqu'à présent ? « J'espère que les gens diront justement : "décidément, l'opéra, c'est extraordinaire et c'est formidable. Je ne soupçonnais pas qu'il y avait autant de chefs-d'œuvre dans l'histoire de l'opéra." »
Voir les prochaines événements au Grand Théâtre de Genève.
Cet article a été sponsorisé par le Grand Théâtre de Genève et traduit de l'anglais par Tristan Labouret.
















