Ambiance des grands soirs jeudi dernier à l’Opéra Bastille, pour la nouvelle production d’Œdipe de Georges Enesco, une œuvre rare que l’Opéra National de Paris n’avait plus proposée depuis quelque 60 ans (le Palais Garnier avait invité en 1963 une production de l’Opéra de Bucarest ; l’œuvre avait été chantée en roumain). Au rideau final, c’est un triomphe, y compris pour le metteur en scène et son équipe, fait suffisamment rare un soir de première pour ne pas être souligné ! On peut certes trouver à redire sur tel ou tel point : des coiffures « végétalisées » pas toujours très seyantes, ou encore un symbolisme parfois un peu facile… Mais quel bonheur de voir un spectacle qui ne choisit pas a priori le parti pris du laid, et surtout qui est exempt d’à peu près tous les tics qui encombrent trop souvent les scènes lyriques. Au rebours d’une tendance aujourd’hui généralisée, Wajdi Mouawad ne transpose pas l’action dans un univers ultra contemporain, mais opte pour une forme d’atemporalité qui préserve heureusement le caractère universel du mythe et évite de le réduire à un simple fait divers.

Œdipe
© Elisa Haberer | Opéra National de Paris

Servie par une scénographie (les décors sont signés Emmanuel Clolus) et de forts beaux costumes (Emmanuelle Thomas) qui contribuent à renforcer la puissance dramatique du propos, la mise en scène joue la carte de la sobriété, en s’autorisant quelques moments spectaculaires (l’apparition de la Sphynge, l’immense bassin pivotant du dernier tableau), épousant en cela parfaitement le rythme de l’œuvre, lente, dense, ponctuée par quelques épisodes très forts : l’orage du second acte, le meurtre de Laïos, l’affrontement avec la Sphynge, sans parler du troisième acte, acmé de l’opéra portant la tension dramatique à son comble. Signalons également l’ajout d’un court prologue évoquant la pré-histoire de la tragédie (Laïos maudit par Apollon pour avoir violé le fils de Pélops), un jeu d’acteurs finement  travaillé, de même que la très heureuse initiative consistant à projeter les surtitres sur des éléments mêmes du décor : loin de détourner l’attention du spectateur, ce procédé (qui par ailleurs offre un confort de lecture d’autant plus appréciable que l’œuvre est fort peu connue) renforce la teneur tragique d’un opéra dans lequel le verbe importe autant que la musique.

Œdipe
© Elisa Haberer | Opéra National de Paris

À la tête d’un orchestre en grande forme et de chœurs très impliqués mais manquant quelque peu d’homogénéité (chez les sopranos surtout) et pas toujours parfaitement compréhensibles (le port du masque y est peut-être pour quelque chose ?), Ingo Metzmacher – qui connaît bien l’œuvre pour l’avoir dirigée à Salzbourg en 2019, déjà avec Christopher Maltman – sert au mieux cette partition étonnante, dense, exigeante mais restant constamment accessible. Sans renier son héritage post-romantique, il met en lumière ses audaces orchestrales tout en en préservant le rythme propre, faisant avancer lentement mais implacablement le drame vers l’horreur, avant l’inattendu apaisement final, Enesco et son librettiste ayant choisi de clore l’œuvre sur le pardon des Euménides.

Une des raisons expliquant la rareté de cet opéra sur les scènes réside peut-être dans sa distribution, très nombreuse. Autour du rôle-titre gravitent une quinzaine de personnages, auxquels ne sont souvent dévolues que quelques phrases, essentielles néanmoins d’un point de vue dramatique. Sur ce plan-là , l’Opéra de Paris a très bien fait les choses : inviter des chanteurs aussi irréprochables quant au style et à la diction que Laurent Naouri (le Grand Prêtre), Nicolas Cavallier (Phorbas), Yann Beuron (Laïos) ou Anne Sofie von Otter (Mérope) permet d’éviter l’impression d’un spectacle qui serait construit uniquement autour du rôle-titre, les autres personnages étant simplement chargés de lui donner ponctuellement la réplique. C’est au contraire une véritable équipe solide et soudée qui nous est présentée, dans laquelle chacun joue un rôle précis et nécessaire. De cette équipe se dégagent encore le Créon parfaitement compréhensible de Brian Mulligan, le Thésée noble et bien chantant d’Adrian Timpau, la Jocaste digne et torturée d’Ekaterina Gubanova, l’Antigone au timbre frais, presque adolescent, d’Anna-Sophie Neher et la Sphynge de Clémentine Margaine, impressionnante de présence malgré une diction un peu cotonneuse. Clive Bayley campe un Tirésias convaincant grâce à une émission vocale franche et assurée. S’agissant d’un oracle dont la moindre parole revêt une importance cruciale, on regrette cependant que son français, entaché d’un accent assez prononcé, ne soit pas plus limpide.

Œdipe
© Elisa Haberer | Opéra National de Paris

Dans le rôle écrasant d’Œdipe, Christopher Maltman triomphe. Délivrant une de ces performances d’acteur-chanteur dont il a le secret (les répliques parlées du troisième acte sont dites avec une assurance et un naturel confondants), il campe un Œdipe bouleversant d’humanité, en particulier dans son affrontement avec Tirésias lorsqu’il comprend enfin le rôle effroyable qu’il a joué à son insu, et dans son monologue final : « Je n’ai rien fait ! ».

Juste une remarque pour finir, qui n’entache bien sûr en rien la réussite globale du spectacle : ne s’est-il donc trouvé personne à l’Opéra pour expliquer aux artistes qu’Œdipe se prononce Édipe et non Eudipe ?...

****1