« Le son est plus important que tout – que le rythme, que l’harmonie » dit Martin Matalon en introduction de la première mondiale de Traces X pour accordéon, une création commandée par le Festival Les Arcs.

Martin Matalon
Martin Matalon

La musique du compositeur argentin est électro-acoustique ; elle est alchimique. Alchimie entre le live et la modification électronique, mais aussi entre l'interprète et son instrument, le compositeur et l’ingénieur du son. « C’est une science étrange » me murmure mon voisin. Je fais le test : en fermant les yeux, il est impossible de distinguer l’acoustique et l’électronique. Même les yeux grands ouverts, on ne comprend pas les sons. C’est la magie de la chose. Le son de l’accordéon, Matalon nous explique, sera transformé par un processus qu’il appelle granulation.  « Ce son très simple, très lisse » il veut « le pulvériser dans l’espace ».

Tour à tour immense et inquiétant ou délicat, transformé d’échos et de bruissements, le son de Traces X nous emmène en voyage. Il vole autour de la pièce, ou reste longtemps après que la note acoustique ait disparu. Sous les mains du talentueux Bruno Maurice, son visage transformé d’émotion, l’instrument se transfigure. L’accordéoniste caresse l’accordéon, il le secoue, il le tapote du côté de sa main.

Tout se transforme. Les graves se mutent en tonnerre profond, les aigus en scintillements de clochettes. On explore la complexité du son de l’accordéon, doux ou grinçant. Prise par le jeu des émotions, on imagine des bruissements d’ailes, des clapotis de pluie, des cris d’animaux ou des crissements robotiques. À la fin de la pièce, l’instrument semble inspirer et expirer une dernière fois.

Bruno Maurice (accordéon) © Phuong N'Guyen
Bruno Maurice (accordéon)
© Phuong N'Guyen

Je pose la question à Matalon : que signifie ce désir de l’auditeur de donner un sens émotionnel ou narratif au son ? A-t-il le même désir ? « Je n’ai pas besoin d’images » répond-il, pensif. « Je n’ai besoin de rien d’autre que le son. » Ce n’est pas la première fois qu’on lui admet des expériences ou interprétations de ce type : « C’est super, si le son renvoie à un imaginaire » dit-il avec un sourire. Mais ce n’est pas nécessaire. « Le son, ça a des formes, des couleurs. Évidemment, il y a toujours une trame » – il dessine un arc en l’air, avant de m’expliquer la composition en diptyque de Traces I pour violoncelle, la tension en l’oeuvre entre le directionnel et le circulaire, le son épanoui et le son intime.

Est-ce qu’il est important pour lui qu’une oeuvre soit accessible, compréhensible? « Ah, mais bien sûr. » Matalon est d’accord avec Eric Crambes, directeur artistique du festival : Les Arcs fait du bon travail pour l’intégration et l’accessibilité du contemporain. « Ça ne ghettoïse pas la musique contemporaine. » Puis il s’arrête, s’interroge, décide qu’il n’est pas sûr si la dénomination est utile. « Je ne sais pas si on peut vraiment parler de musique contemporaine » ajoute-t-il. Le terme est trompeur, explique-t-il, impliquant une unité qui n’est pas réelle, donnant un sens qui n’est pas vrai à des mouvements séparés – mais par méfiance ou par désir de compréhension?

On parle ensuite de transmission. « L’interprète est très important » Matalon m’explique. « Il crée une certaine dramaturgie. S’il ne transmet pas l’oeuvre, elle ne passe pas. »

Je repense à cette citation au concert du lendemain, où la très talentueuse flûtiste Charlotte Bletton donne une interprétation à la fois précise et émotionnelle de Trace VI : un des « jeunes talents » du festival, elle habite confortablement à la fois l’oeuvre et la scène. Elle souligne les dynamiques de l’oeuvre, entre souffle et son, immédiateté et playback. Au début, la partie acoustique est dénudée, soutenue par une nappe floue d’électronique ; puis c’est le son travaillé qui revient prendre le dessus, étalé, enrubanné.

Traces VI pour flûte est inspirée par Italo Calvino et son Aide-mémoire pour le prochain millénaire. Calvino cherchait à définir une nouvelle idée de la littérature, dans un monde qu’il voyait devenir de plus en plus incohérent. Matalon voit en cette proposition de poétique des valeurs qui correspondent aussi à la musique : la légèreté, la rapidité, l’exactitude, la visibilité, la multiplicité. Traces VI explore cette dernière idée: « comment une idée se ramifie, devient une autre » explique Matalon.

« Des projets futurs ? » je lui demande. Des idées qui se ramifient? Oui, il me dit, des ciné-concerts et un opéra. On les attend avec impatience.