Tiens, des perches sont disséminées sur la scène de la grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie, et les trois micros du fameux arbre Decca les surplombent... Renseignements pris, l'éditeur britannique enregistre bien ce concert. Est-ce la raison pour laquelle on a reprogrammé Yunchan Lim dans le Concerto n° 2 de Sergueï Rachmaninov ? Il y a deux ans, le pianiste coréen l'avait en effet déjà donné avec l'Orchestre de Paris et Klaus Mäkelä, avant d'enregistrer, en public aussi, le Concerto n° 4, pour le même éditeur. Les deux iront certes très bien sur le même album, mais voir la programmation d'un orchestre subventionné affermé aux besoins éditoriaux d'une maison de disques fait froncer les sourcils... qui ne vont fort heureusement pas tarder à se détendre.

On prend pourtant peur quand commence l'orchestration par Henry Wood du Prélude op. 3 n° 2. C'est moche, gros, pompier, tonitruant : tous les défauts de l'originel décuplé. Mais impeccablement dirigé et avec la foi du charbonnier. Le piano arrive, quelques musiciens quittent le plateau. Lim marche de son pas léger, ses cheveux noués en un petit catogan. Les mains du pianiste sont assez grandes pour qu'il ne décompose pas les accords et il construit avec souplesse cette grande phrase d'introduction crescendo dont tout le premier mouvement sort.
Le tempo choisi par le soliste et le chef à l'unisson est rapide, cursif, dans l'énergie contrôlée qui libère les phrases de leur empois. Tout chante et avance avec une détermination qui évacue le superflu sentimental, pour une énergie et une puissance expressive qui culminent dans le climax, respectant en cela le credo de Rachmaninov interprète de sa musique et de celle de ses confrères. Lim sait tout du piano, il est ce magicien qui, au maximum du fortissimo – jamais frappé –, d'un coup lui donne plus de puissance et d'éclat, réussissant ainsi à ne jamais être couvert par une orchestration généreuse mais dirigée par un autre gamin génial qui sait, lui, tout de l'orchestre. 53 ans à eux deux !
Ce tempo juste, cette trajectoire qui ne retombe jamais se prolongent dans un mouvement lent qui ne traîne ni ne pleurniche mais là encore chante, avec un son irréel et éloquent – celui de Josef Hofmann et Guiomar Novaes –, long et iridescent, pour un trio amoureux entre l'Orchestre de Paris, le pianiste et le chef qui forment un sacré trouple. Tout s'achève dans un « Allegro scherzando » dont l'élan et la vitalité explosive et contrôlée rendent si joyeux que l'ovation interminable nous vaudra deux bis : le premier est un arrangement libre de Kapriznaja, Uprjamaja – chanson du compositeur russe Piotr Lechtchenko, interdit du temps de l'URSS et réfugié en Roumanie où le communisme le rattrapera pour son malheur – et le second le mouvement lent de la Sonate n° 3 de Scriabine. On attend le disque avec impatience... Qu'on y ajoute les bis !
Et on aimerait beaucoup que la symphonie suive le même chemin, car jamais on ne l'a ainsi entendue, à la fois grand hommage au Tchaïkovski symphoniste que Rachmaninov vénérait et œuvre de son temps. Mäkelä dirige sans complaisance, éclaire les pupitres et les blocs sonores qu'il découpe avec franchise, les faisant se mouvoir comme dans une sorte de tectonique des plaques. Les musiciens attaquent et ne se réfugient ni dans le confort ni dans dans le beau son. Ils sont là librement soumis à un patron qui les laisse exister mais auquel ils sont rivés.
Ce Rachmaninov a des angles, des moments de poésie ou d'éclats soudains – la clarinette solo, le cor anglais, les cors, la flûte, le violon solo... –, des phrases modelées qui vont jusqu'à leur apogée, une polyphonie savante enfin entendue et une façon magnifique de mettre l'orchestre en espace. Mäkelä a une précision ravélienne et une éloquence qui naît de la tension rythmique, de la clarté des lignes et de l'agogique, de sa façon de ne jamais insister, tout en allant au bout de chaque note vue comme une immensité.
Cela étant dit, Mäkelä remplit la salle quoi qu'il dirige. Plutôt que donner cette symphonie qu'on va finir par trop entendre, il devrait en profiter pour programmer des chefs-d’œuvre oubliés : Uirapuru de Heitor Villa-Lobos, ou l'une de ses grandes œuvres orchestrales scandaleusement négligées quand Paris fut le port d'attache du compositeur brésilien. Quel événement ce serait de redécouvrir sous sa baguette des musiques qui mettent si génialement en valeur un orchestre, tout en comblant public et musiciens !


