Lieu unique dédié à l’art et à la culture, la Fondation Louis Vuitton s’impose désormais comme lieu incontournable de rencontre et de création sur le plan musical. En mettant à l’honneur la musique pour deux pianos, le concert de Thomas Adès et Kirill Gerstein nous offre un panorama de ce genre aux multiples facettes, entre classiques et créations, pièces originales, transcriptions et paraphrases. De l’austérité du Debussy tardif au tourbillon fantastique et décadent de Ravel en passant par Stravinsky et Lutosławski, cette soirée sera l’occasion de confronter des univers différents et complémentaires et de découvrir le remarquable concert paraphrase de l’opéra Powder Her Face de Thomas Adès, compositeur de talent autant que pianiste et chef d’orchestre.

Thomas Adès © Mausiko Tsusuki
Thomas Adès
© Mausiko Tsusuki
Loin de l’écriture impressionniste des images ou des préludes, En blanc et noir est une œuvre de Debussy plus austère, écrite en temps de guerre, aux abords moins faciles et séduisants. Ici les arabesques coloristes du magicien des Reflets dans l’eau sont proscrites, l’expression passe par une économie d’effets, une concentration des moyens, comme par refus, en temps de guerre, de s’éparpiller en évocations désormais superflues. Thomas Adès et Kirill Gerstein nous en donnent une lecture brute, saillante, avec un jeu marqué qui ne craint pas les contrastes. On peut regretter que les directions manquent par moments de clarté.

Après une admirable Symphonie de Psaumes de Stravinsky dans la transcription de Chostakovitch, les Variations sur un thème de Paganini nous plongent dans le monde théâtral de la virtuosité débridée, et quand deux pianos s’y mêlent les possibilités techniques sont décuplées. Frénétique déchaînement de notes et de pirouettes redoutables, que Thomas Adès et Kirill Gerstein surmontent avec une remarquable maîtrise. En prenant un tempo relativement lent, les pianistes proposent un discours d’une grande clarté, qui, s’il peut s’alourdir par soucis d’intelligibilité de chaque note, ne perd rien en fulgurance. C’est là la marque indéniable d’une grande maturité que de savoir donner du galbe à tous les traits techniques sans jamais rien expédier.

Kirill Gerstein © Marco Borggreve
Kirill Gerstein
© Marco Borggreve
Courte pièce rarement jouée, Lindaraja nous montre le Debussy évocateur, loin de l’ascétisme de la première œuvre. Par un jeu intelligent de finesse et de continuité dans les lignes mélodiques, Thomas Adès et Kirill Gerstein savent convoquer tout un imaginaire oriental proche de de la soirée dans Grenade, où la fierté archaïque semble couvrir une passion latente.

La grande découverte de la soirée est le concert paraphrase de Powder Her Face, donné en création européenne. Ecriture novatrice par sa manière de mêler les deux pianos jusqu’à ne plus savoir les distinguer. La musique semble éclater en mille éclats brisés qui fusent et scintillent de tous côtés, résistant toujours à l’auditeur qui essaye de reformer le puzzle. Les dynamiques sont d’une grande richesse locale, et les éléments disparates trouvent toujours leur cohérence temporelle à plus grande échelle. Le rythme a ici une place de prédilection, servant de moteur à toute l’œuvre. Les deux pianistes font preuve d’une précision remarquable, fruit d’une entente complice, qui trouve dans la Valse de Ravel un terrain fertile où la symbiose est totale. La pompe d’artifice des salons viennois n’est pas sans cacher une implacable déchéance, et les musiciens savent doser juste ce qu’il faut d’ironie dans ces tours effrénés pour garder l’ambiguïté. 

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