Quoi de plus banal qu’une représentation d’un opéra de Verdi en Italie ? Pour l’ouverture de la saison du Teatro Regio de Turin portait à l’affiche le très célèbre Aïda du compositeur. Le montage du chef-d’œuvre amenait une collaboration inédite avec le Museo Egizio de la ville, considéré comme l’une des collections archéologiques égyptiennes les plus riches du monde après le Musée du Caire, et qui faisait dire en son temps à J. Fr. Champollion que, pour lui, « le chemin de Memphis et de Thèbes passe par Turin ». Première marque de cette collaboration, une statue monumentale de Sekhmet accueille le visiteur sur le parvis du théâtre, Piazza Castello, et un tapis de hiéroglyphes invitant à entrer dans l’atmosphère fantasmée de l’Egypte antique racontée par Mariette. L’établissement compte parmi les plus anciens d’Europe, inauguré en 1740 et reconstruit en 1966 par l’architecte Carlo Mollino. Depuis une alcôve à l’étage, l’enthousiasme du public impatient que débute enfin l’opéra est palpable.

Mise en scène de William Friedkin. Costumes de Carlo Diappi © Ramella&Giannese - Teatro Regio Torino
Mise en scène de William Friedkin. Costumes de Carlo Diappi
© Ramella&Giannese - Teatro Regio Torino

Gianandrea Noseda monte alors sur son pupitre et entame le prélude. Le rideau s’ouvre sur les colonnades monumentales aux chapiteaux palmiformes du Palais du Roi. Ramfis (Giacomo Prestia), le chef des prêtres annonce que Radamès (Riccardo Massi) a été désigné par Isis pour défendre l’Egypte contre l’invasion éthiopienne annoncée par un messagé (Roberto Guenno). De sa voix brillante de ténor, ce dernier signifie son engagement à défendre « la patrie » dans un premier air de bravoure épique salué par les applaudissements du public. De même, l’inquiétude d’Aïda (Anna Pirozzi) au travers du long monologue de la fin de la première scène émeut le public par sa voix de soprano extrêmement chaude même dans les passages les plus aigus. Prêtres et prêtresses (Kate Fruchterman), vêtus de leurs tuniques de lin immaculées et le crâne rasé, entérinent la guerre qui s’annonce. Le second acte s’ouvre sur les appartements privés de la fille de Pharaon, Amneris (Anna Maria Chiuri), recouvert de peintures colorées et avec en son centre un petit impluvium dont l’eau offre quelques reflets. Découvrant l’amour similaire qu’Aïda porte à Ramadès et qui en fait sa rivale, la princesse s’engage dans un duo magnifique. Le jeu des deux artistes rend à merveille les sentiments des deux personnages : Aïda, prisonnière de ses propres sentiments et de ses propres paradoxes se confond en excuses alors qu’Amneris, forte de sa position sociale, cherche à la menacer. Les rôles s’inversent tout de même par moments, et l’incertitude et la peur s’installent dans les yeux de la fille de pharaon. La seconde scène, point culminant de l’opéra, nous amène dans les rues de Thèbes afin d’assister au retour triomphant des armées de Radamès. Rassemblant presque tous les personnages principaux, les danseurs et le chœur, la production est impressionnante. Le maestro dirige pourtant la fameuse Marcia trionfale avec la plus grande nuance, sans excès. L’effet n’en est pas moins saisissant. La fin de l’acte se termine sur l’arrivée du père d’Aïda, Amonastro (Dimitri Platanias), roi masqué des rebelles éthiopiens, à la voix de baryton, gracié par le clergé égyptien sur l’insistance de sa fille.

Marco Berti (Radamès) et Giacomo Prestia (Ramfis) © Ramella&Giannese - Teatro Regio Torino
Marco Berti (Radamès) et Giacomo Prestia (Ramfis)
© Ramella&Giannese - Teatro Regio Torino

Avec le troisième et quatrième acte, le tableau plutôt positif et enjoué de l’opéra prends une tournure dramatique. L’acte III s’ouvre sur les rives du Nil et sur le temple d’Isis, avec, en toile de fond introspective, un ciel moucheté d’étoiles. Ce décor paisible contraste avec le destin implacable qui va sceller en quelques minutes le sort d’Aïda et de Radamès. Profitant de l’amour réciproque des deux âmes naïves, Amonastro convainc Radamès de trahir Pharaon pour rejoindre sa cause. Le trio est surpris par Amneris. Amonastro connait un funeste destin en s’enfuyant tandis qu’Aïda disparaît, laissant un Radamès déshonoré et coupable affronter la justice religieuse. Le plateau joue alors parfaitement la carte de la transformation des sentiments initiaux. Radamès devient dans l’acte IV l’ombre de lui-même : disparu le général triomphant, il s’enferme dans un mutisme désespéré, pensant Aïda disparue il attend une sentence ultime. Amneris change également de visage, implorant la pitié des prêtres, même si elle sait désormais que le cœur de Radamès ne sera jamais à elle. Emmuré vivant, Radamès s’aperçoit qu’Aïda s’est glissée dans sa dernière demeure le rejoindre. La salle est tellement suspendue aux ultimes plaintes d’Amneris qu’elle ne peut s’empêcher d’applaudir avant la fin de son air, obligeant G. Noseda à un geste de désapprobation réclamant le silence. S'il est toujours difficile d’aborder un chef-d’œuvre immensément connu, l’exécution est ici parfaite tant dans la mise en scène, les décors, les ballets que pour la musique. Une saison qui s’entame avec toute la frénésie de G. Verdi.

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