Le chant choral fait partie de ces spécificités qui définissent la tradition musicale anglaise, et ce encore aujourd’hui où des compositeurs contemporains tels Alexander L'Estrange continuent à en enrichir le répertoire. C’est à un florilège des œuvres de ce dernier que conviait le chœur Tenebrae sous la direction de Nigel Short, ancien membre des King’s Singers, à l’occasion de la sortie de son disque On Eagles’ Wings.

Nigel Short © Susan Porter-Thomas
Nigel Short
© Susan Porter-Thomas

St James’ Church, Spanish Place - bâtiment neo-gothique situé juste derrère la fabuleuse Wallace Collection - offrait un cadre particulièrement adapté au répertoire interprété ce soir : pour l’essentiel des pièces para liturgiques, elles-mêmes écrites dans un style néo-modal. Alexander L’Estrange se sert d’une palette harmonique onctueuse, pleine de frottements de seconde et d’accords enrichis qui témoignent de son intérêt et de sa pratique du jazz. Rien ne swing cependant. Le discours musical est étalé sur de longues plages essentiellement homophoniques au-dessus desquelles évoluent des mélodies rarement développées contrapuntiquement. C’est savant, mais ça tient à rester accessible - voire peut-être à plaire avant tout ? - d’où parfois une suavité un peu mignarde. On oscille entre une grande simplicité, notamment au niveau mélodique, et des ponctuations, des dynamiques et des frottements harmoniques où se devine de temps à autre une pointe d’affectation et toujours ce même souci de guider l’auditeur par l'emploi de motifs fortement individualisés, dont certains gâtent le paysage comme des panneaux de signalisation le long d’une route panoramique - “attention nouvelle section au tournant” - et amoindrissent ainsi le plaisir de la surprise musicale.

Magré ces quelques réserves, ces œuvres sont souvent d’une facture admirable. La mise en musique de l’Alleluia de Noël notamment, Hodie Christus natus est, se déploie avec un rythme et une énergie roboratifs. Oculi omnium présente quelques trouvailles d’écriture ingénieuses, telles cet effet d’écho contrapuntique accentué par la sonorité même du premier mot de ce chant d’action de grâce. Quant au chœur, il interpréte toutes ces œuvres avec une maîtrise parfaite et gagne en puissance et en chaleur à mesure que les pièces s’enchaînent, faisant ainsi profiter l’auditoire de ses basses profondes et de la grande homogénéité entre ses voix, même si parfois les pupitres de tenor et d’alto sont malheureusement difficilement audibles - n’y voyons cependant pas une faiblesse des pupitres en question, mais bien plutôt une spécificté acoustique du lieu, associé à un type d’écriture pour l’essentiel vertical qui, par conséquent, fond les voix intermédiaires dans la texture d’ensemble et fait ressortir les parties extrêmes.

Quid de la spiritualité dans tout ça ? Peut-être est-ce dû au format même de la soirée - un format “de concert” - mais, pour tout dire, nous l’aurons cherché en vain. Tout est léché, poli, fignolé dans les moindres détails, mais certainement pas recueilli, et cela surprend vu la destination de ces compositions. Peut-être y-a-t-il là cependant une divergence culturelle quant à l’importance relative accordée des deux côtés de la Manche à cette notion de spiritualité, au demeurant difficile à définir. La High Church anglicane semble avoir entretenu une tradition esthétique privilégiant le hiératisme formel à l’abandon mystique, tradition dont on peut certainement faire remonter les racines au moins jusqu’à la Renaissance - il suffit pour s’en convaincre d’aller écouter les compositions de Vittoria, Tallis et autres maîtres du genre a cappella, chantées lors des vêpres chaque dimanche à St Alfege Church, Greenwich. Dès lors, un soucis de perfection dans l’interprétation l’emporte souvent sur celui de la ferveur, et parfois le cœur y perd ce que l’oreille y gagne.

On ne peut cependant que rester admiratif devant la virtuosité des interprètes qui témoigne de la vitalité de cette tradition chorale, et regretter que celle-ci ait malheureusement en grande partie disparu en France suite à la fermeture des maîtrises cathédrales à la Révolution.