Au bout d’un mois de concerts, nous avons bien enregistré l’information, aussi parce qu’elle nous plaît beaucoup : à la Philharmonie, chaque week-end est placé sous le signe d’une thématique qui relie les différents concerts. Saint-Valentin oblige, le thème du week-end de la mi-février était intitulé "Love Stories", un thème annoncé sur bien des quais de métro par une affiche poétique illustrant un baiser près de la Seine. Point central du programme : "L’Amour interdit", concert donné samedi 14 février à la Philharmonie, non pas à 20h30 comme usuellement mais à 19h pour permettre aux couples de prolonger leur soirée au restaurant en tête-à-tête. L’Orchestre de Paris placé sous la direction de Fabien Gabel exposait quatre visions de l’amour, deux d’après Wagner, une selon Strauss, une selon Debussy. De très beaux moments, très romantiques, hauts en couleurs, mais un Don Quichotte dénué de la passion qui habitait les autres œuvres.

Fabien Gabel © Gaétan Bernard
Fabien Gabel
© Gaétan Bernard

La Philharmonie fait salle comble, comme toujours jusqu’à maintenant. Elle accueille un public nettement plus jeune que la Salle Pleyel, et ce 14 février, un nombre de couples inhabituellement élevé : l’atmosphère est pleine de tendresse et de joie, et c’est un véritable plaisir que de sentir ce frémissement de la jeunesse en faveur de la musique classique. C’est avec une ouverture bien peu connue de Richard Wagner que commence le concert, l’ouverture de La Défense d’aimer (Das Liebesverbot). De prime abord, on jurerait que ce n’est pas du Wagner ! Bien entendu, il s’agit d’une œuvre de jeunesse, composée en 1834, placée sous le signe d’une influence rossinienne très marquée. Pourtant, au sein de cette ouverture légère, pleine d’humour, prônant l’amour libre, perce déjà le lyrisme si caractéristique du créateur du Ring. Fabien Gabel, jeune chef français débordant d’énergie, actuel directeur musical de l’Orchestre Symphonique de Québec, sait transmettre sa fougue aux musiciens, sans hésiter à sautiller à plusieurs reprises sur son estrade pour vraiment insuffler à tous la dynamique de la pièce. Ça fonctionne !

Vient ensuite au programme le poème symphonique de Richard Strauss, Don Quichotte (1897) ; plus exactement, ce sont des "variations fantastiques sur un thème chevaleresque". Les trois solistes sont Antonio Menenes (violoncelle), et les membres de l’Orchestre de Paris Philippe Aïche (violon solo) et Ana Bela Chaves (alto solo). La pièce, organisée en chapitres narrant les aventures du héros et de son compagnon Sancho Panza, est caractérisée par ses nombreux contrastes, ses changements d’humeurs, son orchestration éclatée, qui en font une partition très difficile à monter et à interpréter. Ainsi, dès les premières notes, on perd le sentiment d’homogénéité sonore qu’on avait appréciée dans l’ouverture de Wagner. Les premières variations traduisent une forme d’hésitation de la part des différents pupitres, comme s’ils avaient du mal à se coordonner : l’orchestre restitue les éléments du début de façon désarticulée, ce qui est en partie dû à l’œuvre en tant que telle, étant donné sa construction non linéaire, mais aussi en grande partie à la battue de Fabien Gabel, très lente et pas toujours précise. Il semble en effet manquer un fil directeur, une idée d’ensemble, un souffle porteur et générateur d’intensité(s). On ne sent pas tellement la qualité narrative de cette musique, son pouvoir d’évocation… Heureusement, les bonnes intentions successives du chef commencent à rassembler l’orchestre dès les variations 4 et 5 ; peu à peu, les instrumentistes entrent dans l’œuvre, se laissent entraîner par sa force de réinvention, et l’élan se construit de plus en plus naturellement, jusqu’à l'apparition d’une vraie théâtralité. Le drame s’est instauré de lui-même.

Après l’entracte, le Pelléas et Mélisande de Claude Debussy (1898), arrangé en suite d’orchestre par le chef d’orchestre Erich Leinsdorf en 1946, séduit bien plus immédiatement. Le climat étrange de l’opéra, fondé sur un amour impossible et jaloux, se voit restitué d’emblée par un orchestre qui sait varier les nuances à l’extrême, surtout dans la nuance piano, dont des dizaines de facettes ressortent ici… La ligne souple, délicate et ciselée d’une mélodie au lyrisme en demi-teinte s’élève avec une douce intensité ; se dégage alors une puissante évocation du mystère de l’amour éternel. Cette fois, l’émotion surgit de façon évidente. Mention particulière au son sensuel, moelleux et raffiné des flûtes.

Enfin, le Prélude et la Mort d’Isolde de Wagner (1859), version instrumentale. Comment parler de cette musique qui entraîne tout sur son passage ? La beauté, la richesse, l’expressivité de ces quelques minutes de Tristan et Isolde suffiraient à émouvoir la personne la plus insensible. Les deux motifs, correspondant au début et à la fin de l’opéra, s’enchaînent avec logique, l’un résolvant l’autre : l’amour et la mort, ici, ne font qu’un. Si de très légers décalages sont perceptibles dans l’orchestre, toujours en raison d’une approche un peu parcellaire de Fabien Gabel, la tension qui habite les merveilleuses phrases déployées par Wagner gonfle sans peine pour atteindre son comble avec éclat, brillance... avec la passion propre à l’extase. On ne saurait mieux dépeindre l’Amour interdit.