La Sonate en sol majeur D 894 finit dans le silence duquel elle a émergé sur la pointe des doigts, dans le perdendosi ouaté, vaporeux qu'Arcadi Volodos tire de son piano. Ce magicien utilise la pédale una corda qui adoucit les sons en la mariant avec la pédale forte qui les prolonge. Les mains souples et charnues du pianiste sont le prolongement d'un imaginaire sonore et spirituel qui réinvente ce piano vocal dont Chopin et Debussy rêvaient et que Schubert, avant eux, avait dédié au lied.

Ce qui s'est passé dans la grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris pendant les bonnes quarante minutes que durent cette Sonate « Fantaisie » de Schubert est une de ces parenthèses de l'espace-temps dont ce compositeur et ses interprètes élus sont les gardiens. Si dans ses dernières sonates, Beethoven crée un univers en expansion à partir d'une boule d'énergie qu'il projette en la développant, dans les siennes, Schubert arrête le temps. Chaque mouvement de cette Sonate n° 18 est une stase qui chante et parfois danse, comme dans le bref « Menuetto » et l'« Allegretto » final, si peu allègre qu'il s'effiloche comme l'écho lointain d'une fête qui s'éloigne.
Les plus de vingt minutes du premier mouvement font s'aimer plus que s'opposer méditations étales et soudains éclats animés qui ne durent jamais. Volodos n'anime pas pour montrer qu'il est là, ne prend ni la parole ni le pouvoir sur l'auditeur, tout comme Schubert ne le fait jamais. Sous ses doigts, ce « Molto moderato e cantabile », qui dure autant que toute la Sonate n° 2 de Chopin qu'il jouera tout à l'heure, se mue en une suite de moments qui pourraient tourner sans fin. Se pourrait-il que Volodos manque de tension dramatique ? Peut-être, on y a songé pendant l'entracte. Mais non.
Le voici qui revient sur scène, s'assied et attend que le public un peu dissipé ce soir fasse moins de bruit, bien calé contre le dossier de sa chaise pliante. Il va enchaîner les œuvres sans faire de pause entre chacune, pour faire taire les tousseurs. Il ne nous souvient pas avoir entendu Volodos jouer Chopin. Trois mazurkas pour commencer. Plus rêveuses que rythmées, elles se diluent dans la somptuosité d'un toucher peu incisif, mazurkas chantées dans la pénombre. Esthétisantes et statiques. Comme le Prélude op. 45 joué librement, mais lui aussi très lentement, sans guère de pulsation et dont la cadence rayonne moins qu'elle n'émerge d'un halo.
Vient la Sonate « funèbre » enchaînée donc sans un silence au prélude. L'effet est curieux. Sa grandeur tragique est une compression des vingt-quatre heures de l'unité de lieu, de temps et d'action de la tragédie. Volodos déplace plus bas dans le grave des accords et fait émerger le thème du premier mouvement de manière inattendue dans le finale. Il n'est pas seul à faire des octava bassa dans le premier mouvement et dans la marche funèbre : Sergueï Rachmaninov, Guiomar Novaes et, bien plus près de nous, Nelson Freire le faisaient... sans toucher à l'énigmatique dernier mouvement, sans modifier le caractère tendu, dramatique des autres qu'ils pensaient même amplifier en le passant du frêle Pleyel de Chopin au piano moderne en profitant de ses graves puissants.
Volodos les suit d'un point de vue sonore, mais il affadit cette musique en la figeant dans une réalisation instrumentalement somptueuse, mais sans raptus. Il dévitalise rythmiquement le premier mouvement, fait la reprise au Doppio movimento et pas au Grave introductif, ce qu'on ne saurait lui reprocher même si certains chopinistes insistent pour qu'on reprenne dorénavant du début, mais il se perd ensuite dans un développement distendu, sans trajectoire. La « Marche funèbre » est si lente que le rythme se dilue et son retour après la partie centrale est rapidement écrasé sous des basses cathédralesques.
Ajouter ou retrancher des notes dans une œuvre musicale n'est pas un tabou et c'est même parfois une nécessité que bien des interprètes des sonates et des concertos de Mozart pratiquent. Mais l'on n'est pas certain que cette sonate de Chopin le permette plus que celle de Schubert. Rachmaninov, Novaes et Freire le faisaient, certes, mais sans modifier par leur interprétation le caractère d'une œuvre chargée d'histoire. Volodos ne l'entend pas ainsi et nous voici partagé entre l'admiration que l'on porte à ce pianiste fabuleux, à ce musicien dont le sérieux et la sincérité font s'incliner et la circonspection face à un Chopin qui nous laisse sur le bord du chemin plus qu'il ne nous implique.
Ce récital a été organisé par Piano****.


