En sortant du récital que vient de donner Bertrand Chamayou au Théâtre des Champs-Élysées, on avance d'un pas léger dans une avenue Montaigne pourtant écrasée de chaleur, malgré l'heure tardive : 30 degrés. Le pianiste vient de donner un de ces récitals qui oxygène, bouscule, captive de la première note au dernier accord ! Un récital au programme copieux, varié, intriguant sur le papier, ses deux parties étant placées sous le signe du chant sans paroles, mais antinomiques par les œuvres jouées avant et après l'entracte.

Bertrand Chamayou © Audoin Desforges
Bertrand Chamayou
© Audoin Desforges

Peut-on imaginer attitude plus naturelle au piano que celle de Chamayou ? Il joue comme si le public n'était pas là, comme s'il lisait la musique juste pour nous la faire connaître. Il remet le pianiste à sa place et le piano à la sienne : il en joue avec facilité, fluidité, reste clair dans un flot de pédale, sait par la seule finesse de son oreille, la clarté de son esprit et le délié de ses doigts, la souplesse de son corps faire entendre le chant des Romances sans paroles de Mendelssohn, mais sans lui faire un sort et sans magnifier le piano d'une façon somptueuse qui parfois prend le devant sur la musique.

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Ces pièces de Mendelssohn sont malheureusement trop délaissées. Certes un Nikolaï Lugansky en donne depuis longtemps quelques-unes en ouverture de ses récitals, un peu seul désormais à le faire. À la façon des pianistes des temps anciens, comme Walter Gieseking, Guiomar Novaes ou Ignaz Friedman, le Russe en fait de petits bijoux, comme autant de bis. C'est divinement beau, mais ces œuvres peuvent être lues autrement : le romantisme de Chamayou relève ici plutôt du « classicisme surmonté » cher à André Gide et ce style est précisément celui du compositeur. Le musicien ne cherche pas le son, il le trouve et ne s'en sert que comme vecteur de musique, sans lui porter aucune attention apparente, si ce n'est qu'il est juste, ni trop coloré, ni effleuré et qu'on obtient pas cela par hasard. Chaque miniature trouve ainsi naturellement sa couleur, son allure...

On passe de Mendelssohn à Ives, de Mendelssohn à Fauré, à Clara Schumann, de Mendelssohn à des transcriptions virtuoses et frémissantes de lieder de Schumann par Liszt, jusqu'à Golden Slumbers, chanson des Beatles arrangées par Tōru Takemitsu. Il est ainsi Chamayou, chez lui chez Reynaldo Hahn comme chez Gérard Grisey ou chez un de ces compositeurs bien vivants dont il crée régulièrement les œuvres. Il est dans l'orchestre pour tenir le piano de Petrouchka de Stravinsky et devant pour jouer le Concerto en sol de Ravel. C'est cette ouverture d'esprit, cette attitude moraliste en rien moralisatrice qui rejaillit sur le jeu d'un pianiste qui respecte le texte et sait créer un monde à lui, dans le tout petit intervalle que lui laisse le compositeur. Et comme il est une anti star, il prend le micro pour expliquer son programme en cours de route, avec les mots qu'il faut. Il va même jusqu'à dire qu'on peut applaudir entre les morceaux : « ça encourage », dit-il devant un public qui va donc le fêter et être d'un silence attentif pendant ces deux fois cinquante minutes de musique.

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La deuxième partie sera toute différente. Entre deux blocs, et quels blocs !, Chamayou glisse une courte pièce de György Kurtág tirée des Jatekok III à laquelle il donne son mystère métaphorique, ses résonances, son silence. Il venait juste de donner Eine Kleine Mitternchtsmusik du compositeur américain George Crumb, qui rumine en 2002 Round Midnight de Thelonius Monk comme il avait ruminé en 1970 les poèmes de Federico Garcia Llorca dans Ancient Voices of Children, en partant du gong que Mahler fait entendre au début de l'« Abschied » du Chant de la terre de Mahler. La boucle est bouclée et Chamayou investit cette musique magnifique et rebelle aux diktats esthétiques, ô combien de son temps, mais grande ouverte sur l'histoire de son siècle et de la musique.

Pour finir, la Wanderer Fantasie de Schubert, fondée sur le lied éponyme que le compositeur varie dans la partie centrale. Œuvre incommode, harassante, qui sollicite les mains, les bras, la mémoire, la concentration de chaque instant pour ne pas perdre l'auditeur en route quand le pianiste s'époumone. Chamayou surmonte tout ceci et conduit le finale à la victoire : il tire juste ce qu'il faut la langue pour nous faire ressentir l'exploit qu'il y a de surmonter physiquement et psychologiquement cette œuvre qui fait tenir un orchestre et un chanteur dans dix doigts.


Ce récital a été organisé par Jeanine Roze Production.

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