Ce 10 octobre dernier, dans la vaste salle de l’Opéra Bastille, nous attendions impatiemment que soit dévoilée sous nos yeux la nouvelle production de Tosca. Quelle vie nouvelle la mise en scène de Pierre Audi allait-elle pouvoir insuffler au célèbre opéra de Puccini, tant joué depuis sa création romaine de 1900 ?

© Charles Duprat / Opéra national de Paris
© Charles Duprat / Opéra national de Paris
Au premier lever de rideau, rien qui ne ressemble à l’église Sant’Andrea della Valle que nous nous figurons habituellement comme cadre du premier acte, cette église que nous avons eu l’occasion de voir représentée sur la scène, à l’écran ou que nous avons tout simplement imaginée à la lecture du livret. Mais l’Église, avec tout le pouvoir que lui confère sa majuscule, est bien là, présente, pesante, oppressante. En effet, à terre, une lourde et envahissante croix de bois usée par le temps divise l’espace scénique. D’un commun accord, Pierre Audi et le décorateur Christof Hetzer ont œuvré dans le sens du symbole. Les deux branches entrecroisées laissent ensuite planer leur menace par-dessus les décors des actes suivants. Au deuxième, c’est en outre avec un crucifix en main que Floria Tosca exprime sa douleur avant de déposer l’objet à proximité du cadavre du chef de la police Scarpia, conformément aux didascalies du livret. Fermez donc les paupières une fois la représentation terminée et votre œil s’emploie à recréer encore un instant ces lignes perpendiculaires. De toute évidence, la symbolique, si elle se justifie, est tout de même un peu lourde.

Dès lors, s’il a le cœur à l’ouvrage, le spectateur est invité à penser chaque personnage et  chaque grand thème de l’œuvre de Puccini à travers la question centrale de l’Église, dans une vision unificatrice quelque peu exagérée. Nul doute pour le dramaturge Klaus Bertisch qui s’est livré dans le programme de salle à une exégèse du livret : Tosca ne se limite pas à une historiette entre quelques personnages hauts en couleurs. C’est avant tout une œuvre porteuse de signification.

Et la musique dans tout ça ? Force est de constater qu’à la baguette, Daniel Oren n’a pas semblé particulièrement inspiré. Qu’a-t-on fait de cette composition si théâtrale, traduisant si bien la violence des sentiments des personnages et nous menant inéluctablement jusqu’au dénouement ? Certes, toutes les notes sont rendues avec une louable précision mais le style est un peu lourd – à l’image de la pesante croix de bois –, avec des duretés semblant répondre aux couleurs de certains décors. Heureuse synesthésie ? Au moins a-t-on l’impression d’entendre aussi avec les yeux.

Martina Serafin (Tosca), Marcelo Alvarez (Mario Cavaradossi) et Ludovic Tézier (Scarpia) © Charles Duprat / Opéra national de Paris
Martina Serafin (Tosca), Marcelo Alvarez (Mario Cavaradossi) et Ludovic Tézier (Scarpia)
© Charles Duprat / Opéra national de Paris
Sur le plateau néanmoins, l’engagement des chanteurs est total. Finalement peu incommodés par le poids du symbole et par ces croix planant au-dessus de leurs têtes, tous donnent admirablement vie à leur personnage. Les chœurs font forte impression dans le final du premier acte tandis que les rôles secondaires sont très caractérisés, tel l’Angelotti de Wojtek Smilek dont la voix grave et chaleureuse traduit à merveille l’humanité du personnage.

Marcelo Alvarez campe un Mario Cavaradossi solide, à la voix de ténor franche et claire. Il semble particulièrement investi – trop peut-être au regard de certains gestes un peu brusques.

C’est Ludovic Tézier qui prête son ample voix de baryton au rôle du Baron Scarpia. L’émission est souple, facile, et l’acteur est là pour modeler un personnage fascinant, un Scarpia manipulateur resserrant implacablement son étreinte autour de sa proie. Et c’est une « prise de rôle », nous dit-on ? Alors cela promet pour la suite.

Martina Serafin (Tosca) © Charles Duprat / Opéra national de Paris
Martina Serafin (Tosca)
© Charles Duprat / Opéra national de Paris
Quant au rôle-titre, il est confié à la soprano Martina Serafin qui nous en livre une interprétation sensible et d’une grande intensité dramatique. Les phrases sont intelligemment conduites, les passages récités dans le grave de la tessiture sont éloquents, la palette expressive est nuancée. À n’en pas douter, le rôle de la cantatrice Floria Tosca est tenu par une véritable artiste.

Terminons par l’évocation de la bouleversante scène de crime du deuxième acte. Si réussie avec son jeu d’acteurs finement réglé sur le rythme musical et des chanteurs-acteurs magistraux, elle n’a pas manqué de faire frissonner bien des spectateurs. Espérons alors que ce petit miracle d’un soir de première se reproduira encore bien souvent aux cours des prochaines représentations de cette Tosca à la croix.

Martina Serafin (Tosca) et Marcelo Alvarez (Mario Cavaradossi) © Charles Duprat / Opéra national de Paris
Martina Serafin (Tosca) et Marcelo Alvarez (Mario Cavaradossi)
© Charles Duprat / Opéra national de Paris
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