Hector Berlioz reprenant Shakespeare, Richard Brunel et Catherine Ailloud-Nicolas reprenant Berlioz. Much ado about nothing, joué sur les planches du Théâtre du Capitole l’année passée pour honorer les 70 ans du Théâtre du Grenier, prenait une résonance particulière dans ce jeu de va-et-vient entre l’oeuvre originale et ses adaptations ultérieures. Au substrat du livret de Berlioz, la production choisit de revenir dans les dialogues parlés au plus près de l’oeuvre originale tout en conservant le suspens de sa lecture épurée et concentrée sur le couple de Béatrice et Bénédict.

Lauren Snouffer (Héro) Pierre Barrat (Leonato) et Aimery Lefèvre (Claudio) © Patrice Nin
Lauren Snouffer (Héro) Pierre Barrat (Leonato) et Aimery Lefèvre (Claudio)
© Patrice Nin

Les décors (Anouk Dell'Aiera) et les costumes, (Claire Risterucci) laissent, dans le même esprit, libre court à l’imagination du spectateur, sans l’étriquer dans une époque donnée. Chacun est en effet libre de définir le contexte historique de l’action du fait d’une combinaison d’éléments neutres sur le plateau, ou plutôt de la superposition d’attributs et de tenues de différentes époque (treillis militaire, armes, vêtements civils, meubles, architecture d’église). L’ouverture de Tito Ceccherini invite le spectateur à plonger dans l’action en partant d’un tableau figé - matérialisé grâce à un filtre transformant la scène en toile de maître - progressivement rendu vivant par l’arrivée de la guerre puis le retour des soldats. Le dépouillement de ce décor unique et la nature géminée des costumes se révèlent d'une grande efficacité. On pense par exemple à cette robe de mariée qui se transforme en nappe pour la sicilienne centrale, préparant le banquet et la chanson à boire. Le portraits des soldats partis à la guerre et veillés par des bougies invitent les spectateurs à se demander de quel conflit il peut bien s’agir, sans toutefois leur imposer une trop virulente contemporanéité. Le retour fracassant des soldats crevant leurs portraits respectifs mettra un terme à ce premier instant de méditation. D’autres viendront.

Du haut de la chaire ecclésiastique, Leonato (Pierre Barrat) domine ses terres. Avec Don Juan (Sébastien Dutrieux), également mis au second plan par Berlioz avec seulement des rôles parlés, les deux comédiens remplissent leur oeuvre avec envie. Somarone (Bruno Praticò), le double maudit du compositeur, introduit par lui-même, remplit son oeuvre d'un jeu qui l'oppose au reste des personnages. Oscillant entre jalousie, colère et mélancolie solitaire, la supercherie du musicien pour contrarier l’union de Héro (Lauren Snouffer) et Claudio (Aimery Lefèvre) n’est révélée qu’en dernier lieu, même si ses dessins apparaissent avec lui  sur scène, même lorsqu’il n’intervient pas. Les lumières (Laurent Castaingt) ne manquent pas d’accentuer ce contraste, avec l’aide d’un Bénédict (Joel Prieto) moqueur. Si Héro montre une voix puissante, Claudio est en revanche bien discret et ne peut rivaliser. Le couple principal est bien plus équilibré, même si Bénédict est davantage mis en valeur, notamment par un jeu scénique plus comique et vivant ; au final, Béatrice (Julie Boulianne) paraît bien plus entêtée.

Julie Boulianne (Béatrice) Gaia Petrone (Ursule) et Lauren Snouffer (Héro) © Patrice Nin
Julie Boulianne (Béatrice) Gaia Petrone (Ursule) et Lauren Snouffer (Héro)
© Patrice Nin

L'artisan de la réunion de Béatrice et Bénédict, Don Pedro (Thomas Dear), raccourcit sans doute involontairement le texte au regard des surtitres prévus, mais contribue ainsi au suspens voulu par le compositeur dans ses parties parlées. Il reste néanmoins impeccable dans son jeu vocal. La courte intervention d’Ursule (Gaia Petrone), poursuivie par de vrais papillons lâchés sur scène, ne démérite pas non plus. Libérés par Bénédict des faux courriers d’amour de sa compagne de joute, les insectes virevoltent de la scène vers le maestro puis rejoignent l’ouverture supérieure du décor, ajoutant à la poésie du livret et à la méditation proposée par cet opéra. La décision d’Héro d’abandonner un Claudio gémissant au-devant de la scène marque en revanche un retour brutal à une atmosphère plus réaliste et plus sérieuse en toute fin de pièce. Il n’y aura au final qu’un seul mariage.