Quel plaisir de pouvoir enfin participer à cette communion laïque que représentent les premiers pas dans l’édifice noir et gris de la Philharmonie. Tout le monde en parle et nous mesurons notre chance de pouvoir profiter du nouveau timbre de l'Orchestre de Paris dans cette salle moderne, courbe et toute en jeux de lumières. Évidemment, nous pourrions parler de ce frisson que nous ressentons à devoir se frayer un chemin entre les grues et les bâches pour pouvoir accéder à la salle de concert ; il y a le petit côté intime de l’ami qui vous invite à l'écouter jouer dans sa chambre mal rangée. Mais allons droit au but.  

Jean-Frédéric Neuburger © Carole Bellaiche
Jean-Frédéric Neuburger
© Carole Bellaiche
Il ne faut pas se laisser bercer par les harmonies conventionnelles et le traitement du piano tout en gammes et arpèges du Concerto pour piano No.4 de Ludwig van Beethoven : il revisite complètement et philosophiquement la relation entre le soliste et l’orchestre. Ce contemporain de Hegel nous amène sur le bord de notre siège en faisant jouer d’abord et seul le soliste, qui égrène doucement un motif de notes répétées, sorte de réservoir dans lequel Beethoven viendra puiser tout au long du concerto de quoi construire la superstructure, tel un architecte qui ne chercherait qu’à peine à dissimuler les coutures de son édifice sous les bâches de son expressivité.

Neuburger au piano n'a pas besoin de se cacher : en un accord plaqué, il fait comprendre la musique de Beethoven. Le second mouvement nous a tous obligés à une attention peu habituelle : l’orchestre, à l’unisson, sentencieux et sévère, interroge le piano qui répond seul, calmement, avec la nostalgie d’un triste récitatif. Christoph von Dohnányi est comme un artisan devant une grande et magnifique machine : il donne tous les départs, il est partout, s'agite comme un jeune chef voulant encore faire ses preuves. Et tout cela, aidé par le toucher proche du pianoforte de Jean-Frédéric Neuburger – dont la présence quasi lunaire, comprendre géniale et concentrée, nous rappelle les grands pianistes que nous avons aimés au siècle dernier. Pas de grandes envolées mais une joie simple et contenue qui nous confirme instinctivement la justesse de l’interprétation : le matériau musical est exploité pour ses qualités expressives mais l’attention portée à l’architecture n’est jamais très loin. Notons enfin que l’acoustique nouvelle, très analytique, permet la mise en valeur de différents plans sonores qui nous donnent sans cesse des choses à entendre et à redécouvrir.

Redécouvrir était réellement la notion-clé dans cette interprétation de la Symphonie dite « du Nouveau Monde » d’Antonín Dvořák. Cette symphonie, que nous connaissons absolument par cœur, a apparemment encore quelques secrets cachés dans ses portées. Il n’est jamais très facile de remotiver l'intérêt du public avec une œuvre aussi connue, d'autant que celle-ci, bien balisée, ne permet qu'une liberté conditionnelle d'interprétation. Pourtant, c'est bien une leçon de musique que nous a donnée Dohnányi, dont la lecture des œuvres est apparemment profondément harmonique. Son geste, plus relâché et souple que dans l’accompagnement impeccable du soliste dans Beethoven, est celui d’une personne ayant toute confiance dans l’autonomie de l’orchestre. Mais quand il intervient, c’est pour mettre en valeur toutes les trouvailles harmoniques qu’il juge intéressantes et qu’il veut à tout prix nous faire partager : un accent de contrebasse, un contrechant de clarinette... Tous ces secrets qu’un autre chef aurait laissé passer, occupé à faire pleurer son cor anglais et éclater ses cuivres. C’est cette intelligence d’interprétation qui nous a vraiment plu ce soir : maîtrisant déjà l’acoustique de la Philharmonie, le chef allemand a su jouer avec les plans sonores, nous faire écouter l’orchestre dans ses pianissimos les plus radicaux, et supporter ce contrepoint de toux infligé par le public entre chaque mouvement.

Une excellente soirée placée sous le signe de l’intelligence et de la justesse d’interprétation qui nous ferait presque pardonner le large vibrato du violoncelliste solo dans le troisième mouvement du concerto, sans doute déjà absorbé par ce cadeau orchestral que représente la Symphonie du Nouveau Monde. La première des Scènes d’enfance de Robert Schumann, jouée par Neuburger en bis du concerto, était un bon résumé du concert : douce, bienveillante, et pleine d’énergie intelligemment contenue, à l’image des deux artistes, le chef et le pianiste, qu’un croisement chiasmatique a rendu mature pour le jeune pianiste, et terriblement efficace pour le respectable chef.