La venue à Paris du Berliner Philharmoniker et de son directeur musical Sir Simon Rattle constitue toujours un événement. Cette saison, ils ont entrepris une grande tournée Beethoven, qu’ils donnent à la Philharmonie de Paris du 3 au 7 novembre 2015. Pour le premier concert du cycle, ce sont les symphonies 1 et 3 qui étaient jouées, devant une salle évidemment comble. L’excitation était immense dès l’entrée des musiciens sur scène ; à la fin de la soirée, les attentes du public ont même été surpassées. Comment réussir à faire des symphonies de Beethoven un véritable joyau sonore ? Ca y est, on a la réponse. Réponse qui sera développée lors des quatre prochains concerts de la série, à ne surtout pas manquer !

Sir Simon Rattle à la tête du Berliner Philharmoniker © Monika Rittershaus
Sir Simon Rattle à la tête du Berliner Philharmoniker
© Monika Rittershaus

Bien évidemment, les membres du Berliner Philharmoniker ne sont pas tous présents sur le plateau pour la Symphonie n°1 en ut majeur de Beethoven (1800), œuvre à la croisée de deux siècles et deux esthétiques qui n’a pas l’ampleur des symphonies suivantes. Malgré la nette influence de Haydn et de Mozart, la symphonie ne manque ni d’originalité, ni de subtilités dans l’écriture : d’ailleurs, contrairement aux premières symphonies d’autres compositeurs qui sont un peu délaissées de nos jours parce qu’elles restent des œuvres de jeunesse, celle de Beethoven est tout à fait appréciable (et appréciée) en tant que telle et se voit assez souvent programmée. L’effectif restreint des musiciens ne change absolument rien à la qualité du son de l’orchestre, ni à sa puissance. La direction de Sir Rattle est confondante de naturel, comme s’il avait écrit l’œuvre lui-même : cela engendre une précision impeccable à tous les niveaux, tempi, homogénéité et coordination des pupitres, dynamiques de jeu. La rondeur permanente du son (en particulier les cordes, toujours ces cordes aussi délicieusement soyeuses) offre un terreau idéal au chef pour y développer nombre de couleurs variées, de textures contrastées, notamment en fonction des niveaux sonores qui sont minutieusement réglés et s’engendrent les uns les autres selon les mouvements. La structure entière de la symphonie semble révélée dans ses moindres détails par le soin extrême apporté à chaque élément d’interprétation. C’est captivant. On serait presque tenté de dire que c’est « parfait », tant il n’y a rien à redire et surtout tant c’est enthousiasmant.

Cette première demi-heure exaltante donne envie d’en entendre plus ; heureusement, la Symphonie n°3 en mi bémol majeur, surnommée « Eroica » (1804), est presque deux fois plus longue. L’Allegro con brio nous transporte d’emblée dans une pluralité d’univers thématiques qui sont exprimés avec un entrain et une passion remarquables : on sent ici toute la force de la musique beethovénienne, qui engendre une dynamique fougueuse, torrentielle, à partir d’une construction formelle complexe, à l’originalité superbe. Le deuxième mouvement, Marche funèbre, est porteur d’une nostalgie très solennelle, parfois impressionnante dans les moments plus intenses – où la gestuelle de Sir Rattle est d’une efficacité redoutable, comme ses coups de poing pour marquer un accent prononcé sur un accord. Une seule petite critique (la seule que l’auteure de cet article ait réussi à formuler au milieu de tous ces éloges) : la fin de la marche s’essouffle légèrement, les dernières mesures semblent (à peine) un peu plus lasses. Le Scherzo surgit d’autant revigoré, avec une énergie presque rageuse, et sans craindre la grandiloquence. On a le sentiment que la direction de Sir Rattle va croissant, qu’elle entraîne l’orchestre vers toujours plus de démesure, de sublime ; la tension ne se relâche pas une seule seconde. Le finale à variations ajoute encore à l’expressivité de l’orchestre, grâce à sa tonalité hautement théâtrale. Le mouvement irrésistible qui entraîne peu à peu l’ensemble des pupitres dans cet élan de joie dramatisée se conclut par un presto extatique, à la vélocité croissante et jouissive. Le public est en transe lui-même, et remercie les musiciens par une standing ovation très spontanée – fait vraiment rare à la Philharmonie de Paris. Pas de doute, Sir Simon Rattle et le Berliner Philharmoniker ont conquis la capitale. A venir, encore quatre soirées glorieuses sous leur empire !