Au programme de ce soir, de la musique russe tournée sur son propre passé, et s’inscrivant dans la grande lignée de ce qui l’a précédée. Trois époques différentes, donc trois mondes différents, mais une ligne commune qui sous-tend une démarche qui pourrait se résumer à ce viatique : plutôt que de vouloir échapper à la tradition en cherchant à tout prix la nouveauté, mieux vaut puiser dans la tradition, réelle ou fictive, qui trouve toujours de nouvelles choses à dire. Débutant par les triptyques liturgiques du compositeur Vladimir Rubin, présent dans la salle, le programme est lui-aussi à rebrousse-temps, avec le 1er concerto pour piano de Nicolas Medtner, et la suite Shéhérazade de Rimsky-Korsakov. Sur scène, l’orchestre symphonique Tchaïkovsky, dirigé par Vladimir Fedoseev, et au piano Boris Berezovsky.

© Vincent Garnier, Mirare
© Vincent Garnier, Mirare

Les triptyques liturgiques sont l’occasion de découvrir la musique d’un compositeur maintenant agé de 90 ans, honoré du titre d’artiste du peuple en 1995. Œuvre orchestrale en trois mouvements, nourri par la grande tradition des cloches orthodoxes et des troïkas. Le premier mouvement nous plonge d’entrée dans la solennité du monastère, avec une musique lente et grave ponctuée de coups de cloches endeuillés. L’écriture de Rubin reste toujours simple et claire, au risque de paraître trop évidente, c’est ce que nous confirmera le mouvement suivant, à l’atmosphère claire et rayonnante, qui, malgré une discussion peu banale entre un xylophone et une trompette bouchée, reste plate et sans relief, ne réussissant pas à retenir l’attention d’un auditoire éduqué à coups de Schnittke ou d’Artyomov. C’est en vain qu’on attend un élément perturbant cette surface décidément trop lisse. De Schnittke, Rubin reprend dans le troisième mouvement l’usage de percussions inhabituelles, cela pour servir la course effrénée d’une troïka. Mais là encore, jusque dans les fanfares de cuivres, tout est trop évident, on croirait une musique-caricature pour touristes, répondant à la lettre aux canons des cloches et des troïkas. Si Rubin se nourrit de la tradition, il ne lui apporte rien en retours, se contentant de lui dresser un miroir.

Nicolas Medtner maintenant. Compositeur rarement aimé, rarement considéré d’ailleurs, dont l’œuvre – principalement pianistique – en fait pourtant un des compositeurs russes les plus prolifiques pour l’instrument. Et il se trouve quelques pianistes isolés, Boris Berezovsky en tête, défenseurs de sa musique, brandissant haut l’étendard Medtner au-dessus d’un océan de Rachmaninov ou de Prokofiev. Géni isolé, ou compositeur mineur ? Ecoutons, écoutons… Le concerto débute par le piano seul, piano véhément qui prépare le terrain aux cordes venant déclamer sans pudeur le thème principal en do mineur, thème éminemment tragique et magistral de sept notes qui traversera toute l’œuvre, et provoquera des nausées chez certains. Le piano est virtuose, et indiscutablement tourné vers la tradition romantique, avec tout l’arsenal de moyens utilisés de Liszt jusqu’à Rachmaninov. Mais la musique est plus coloriste que celle de son compatriote, et les trilles et arpèges évoquent plutôt le Debussy de la musique française. De là à dire que Medtner est un compositeur de la suggestion, ce serait aller trop loin, car son écriture variée procède par contrastes et ruptures. Des fenêtres orchestrales laissent entrer des cadences poétiques que Berezovsky interprète avec beaucoup de finesse et de sensibilité, donnant au thème principal une expression éthérée insoupçonnée, mais qui sont encadrées par des sections aux allures plus martiales dans lesquelles le mouvement cède le pas à l’expression. Sorte de méta-écriture qui ne renvoie plus l’auditeur à une intention musicale claire, mais souligne les contours de l’écriture elle-même. Aussi la musique de Medtner est-elle comme un coloriage : le tracé est déjà là, l’enjeu est de trouver les bonnes couleurs, et le processus se fait par petites touches, dans lequel les grands traits sont proscrits. Musique de la localité qui peine à trouver une direction globale, malgré le thème rabâché encore et encore, et l’orchestre qui manque de personnalité et d’engagement n’y est pas pour rien. Après un rêve, on se souvient plus en général du fait même d’avoir rêvé que du contenu du rêve. Ainsi en va-t-il de la musique de Medtner, dans laquelle le contenu musical semble céder à la forme. 

Enfin, la suite pour orchestre Shéhérazade. Musique de film avant l’heure, évocatrice par excellente, qui convoque tout l’imaginaire des Mille et Une Nuits : hétaïres étalant leur danse du ventre, fakirs, boas venimeux… Le premier violon plane dans la fumée des encens, avec un son éthéré exempt de vibrato qui donne des frissons… Mais comme dans Medtner, l'orchestre manque de personnalité, de charisme. Les indications du compositeur sont respectées, mais l'interprétation trop sage n'arrrive pas à transporter complètement le spectateur dans la monde magique de Shéhérazade.

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