Fondé en 1945, le Quatuor Borodine est l’un des plus vieux quatuors à cordes au monde. Certes, ses membres d’origine, parmi lesquels Mstislav Rostropovitch au violoncelle et Rudolf Barchaï à l’alto, ont depuis été remplacés par des collègues plus jeunes. Néanmoins, le quatuor jouit aujourd’hui encore d’une solide réputation qu’il doit à son enregistrement de l’intégrale des quatuors de Chostakovitch , enregistrement réalisé en étroite collaboration avec le compositeur alors que la formation s'appelait encore le Moscow Philharmonic Quartet. C’est en partie à cette formation que l’on doit la place qu’occupent aujourd’hui ces quinze pièces au sein du répertoire. 

Quatuor Borodine © Andy Staples
Quatuor Borodine
© Andy Staples

Ces faits rappelés, il n’est pas surprenant que les membres du quatuor continuent à puiser régulièrement dans le répertoire de Chostakovitch. Au Concertgebouw Brugge, son dernier quatuor, opus 144, a été associé au quinzième quatuor de Beethoven. Deux chants du cygne, présentant chacun un résultat totalement différent. Alors que Beethoven donne en effet à l'ensemble la forme d’une entité porteuse d’espoir, l’idée d’appréhender une formation de quatre membres comme un collectif est totalement impossible chez Chostakovitch. Une unité quadricéphale contre quatre voix individuelles qui se rejoignent de façon éphémère : le contraste peut difficilement être plus grand.

La qualité des exécutions était, pour parler par euphémisme, aussi plutôt contrastée. Le revers d'une acoustique irréprochable, c’est qu’aucune imperfection n’échappe à l’attention du public. Il n’aura donc échappé à personne que le premier violon Ruben Aharonian a pu se laisser piéger par plusieurs obstacles techniques. Le manque d’éclat de son jeu, peu subtil, privé par ailleurs de scintillement et de direction, était cependant totalement inattendu (le quatuor compte en effet à son actif une discographie de Beethoven exemplaire).

Ce qui faisait encore davantage défaut, c’était l’énergie du registre intermédiaire. Sergeï Lomovsky et Igor Naidin, respectivement deuxième violon et alto, n’ont déployé aucune tension houleuse alors que l’écriture de Beethoven requiert précisément une tension persistante. À la grande différence de ses modèles classiques, le compositeur libère le registre intermédiaire. Dans l’opus 132 surtout, se reposer sur le soprano et la basse fait tort à la partition. L’épicentre du quinzième quatuor, intitulé « Chant sacré d’action de grâce d’un convalescent à la divinité, dans le mode lydien » s'est établi, dans ce passage crucial où Beethoven écrit à l’intention des interprètes neue Kraft fühlend (« sentant une nouvelle force »), sans le caractère fringant et l’énergie que le compositeur a voulu mettre en musique. En somme, l’interprétation est dans l’ensemble restée trop lisse et trop monochrome.

Pour le légendaire point d’orgue de la vie de Chostakovitch, les lumières étaient éteintes afin d’accentuer l’intimité et de convoquer, à l’aide de l’obscurité, l’expression du néant ressenti par le compositeur durant ses derniers mois. Cette dramaturgie correspondait parfaitement à l’atmosphère de l’interprétation, où le Quatuor Borodine n’a exhibé aucune impétuosité qui prend aux tripes. Plutôt que de s’affirmer, les quatre musiciens ont joué avec une distance inhabituelle. Comme si l’homogénéité du quatuor à cordes n’était pas un idéal que le compositeur avait essayé une dernière fois de donner à entendre, bien au contraire : le combat était livré.

Contrairement aux interprètes qui veulent exprimer un cri étouffé d’horreurs existentielles, le Quatuor Borodine nous a conduits au-delà du désespoir, là où le désarroi complet est intériorisé et ressenti comme la seule possibilité restante. L’échec de la musique comme fait accompli – à l’instar du compositeur, sa créativité est visiblement également sur le point de mourir. Quatre voix, quatre identités exceptionnelles, liées par leur destinée tragique : la solitude. Le Quatuor Borodine lui a donné forme avec une précision glacée. De façon terrifiante, et après un Beethoven désabusé d’une efficacité surprenante.

Que ce dernier souffle ait été suivi d’un bis fut tout aussi incompréhensible. Jusqu’à quel point peut-on prendre congé de Chostakovitch de façon relative ?