S’il est un centenaire sur qui les années ne semblent pas avoir de prise, c’est bien Leonard Bernstein, au point qu’on a du mal à croire qu’il nous a quittés il y a près de 28 ans. Si l’exceptionnel talent du chef d’orchestre a eu tendance à éclipser celui du compositeur « sérieux » que l’artiste se voulait être également, cette année du centenaire offre une occasion toute trouvée de revenir sur les mérites, déjà débattus de son vivant, de Bernstein en tant que créateur de musique classique. Et on saura gré à Stéphane Denève d’avoir, à la tête d’un Brussels Philharmonic en belle forme, fait entendre plusieurs facettes du talent de cet artiste protéiforme.

Stéphane Denève © Uwe Ditz
Stéphane Denève
© Uwe Ditz

La meilleure façon de rendre compte de ce concert dans un Palais des Beaux-Arts bien rempli et entièrement gagné à la cause du héros du jour, est de procéder à rebours du déroulement du programme et de commencer par constater que jamais le talent du compositeur américain ne s’est aussi bien exprimé que dans West Side Story, qui restera l’un des chef-d’oeuvres de la comédie musicale (genre que les musiciens bien élevés et rigoristes ont parfois tendance à snober). Les Danses symphoniques tirées de l’immortel musical furent en effet l’apothéose de cette soirée, aux point qu’on était ébahi de voir les musiciens –à commencer par le chef– à ce point parfaits sur le plan du style, maîtrisant sans peine, dans cette musique si pleine de vie et de couleurs, les inflexions venues en droite ligne du jazz comme s’ils n’avaient fait que cela toute leur vie (coup de chapeau au passage au batteur en pleine forme, aux cuivres incisifs, aux bois enjôleurs et aux cordes félines). A la suite de quoi, et toujours dans la même veine, le chef et l’orchestre offrirent en guise de bis une ouverture de Candide (toujours de Bernstein) brillamment enlevée.

La deuxième partie avait été ouverte par les Chichester Psalms, composés sur des extraits des Psaumes (chantés ici en hébreu) en 1965 pour les chœurs de la cathédrale de cette ville anglaise et reprenant certains éléments de West Side Story écartés par Bernstein de la version finale de l’oeuvre. L’exubérance et la rythmique marquée du premier mouvement montrent que Bernstein devait bien connaître son Carl Orff, alors que le mouvement médian permit au jeune soliste Klaas Moortgat de faire entendre un soprano frais et touchant dans un contribution où le plaisir de chanter l’emportait de loin sur la performance vocale. Vlaams Radio Koor excellent, orchestre (cordes, harpe et percussion) et chef irréprochables.

La Sérénade d’après Le Banquet de Platon pour violon et orchestre (même formation que pour les Chichester Psalms) montrait une autre facette du surprenant touche-à-tout bostonien, mais permit surtout d’entendre une interprète de grande classe, la néerlandaise Liza Ferschtman, qui aborda l’exigeante partie soliste avec une une sûreté technique totale (conduite d’archet et usage du vibrato remarquables), une sensibilité sans afféterie, et une magnifique pureté de son comme d’expression, s’illustrant en particulier dans le quatrième mouvement Agathon, coeur émotionnel de cette Sérénade. Pour ce qui est de l’oeuvre proprement dite, elle amène à se demander –et cette réflexion vaut pour l’ensemble du versant classique de sa considérable production– si l’extraordinaire facilité de Leonard Bernstein ne l’a pas en fin de compte desservi: on ne peut, comme presque toujours chez ce surdoué, se défaire de l’impression que cette surabondance d’idées eût très certainement gagné à plus de rigueur et d’impitoyable autocritique. En tout cas, bien malin qui peut dire aujourd’hui si le Bernstein « classique » perdurera. L’auteur de ces lignes ne s’y hasardera certainement pas.

Seule entorse à cette soirée tout Bernstein, le concert s’ouvrit par une oeuvre récente, Le Tombeau des regrets de Guillaume Connesson, créé l’an dernier par Stéphane Denève et l’Orchestre de Philadelphie. On connaît l’engagement du chef envers ce compositeur, brillant caméléon polystylistique, dont la présente oeuvre, assez sombre comme le donne à penser le titre, fait beaucoup penser à Rachmaninov dans ses moments les moins rigolos.

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