Parmi les chefs français en activité, Jérémie Rhorer est reconnu comme l'un des plus fins mozartiens. En ce mois de décembre 2014, il poursuit au Théâtre des Champs-Élysées le cycle des opéras de Mozart qu’il y a débuté depuis quelques années : cette fois-ci, c’est La Clémence de Titus qui est représentée. Denis Podalydès à la mise en scène, Karina Gauvin et Kurt Streit dans les rôles principaux, le chœur Aedes en complément du Cercle de l’Harmonie : cette production rassemble beaucoup de beau monde… De quoi donner vie à une œuvre intrinsèquement peu captivante.

Kate Lindsey (Sextus), Karina Gauvin (Vitellia) © Vincent Pontet
Kate Lindsey (Sextus), Karina Gauvin (Vitellia)
© Vincent Pontet
L’intrigue de La Clémence de Titus est bien connue, ne serait-ce que parce qu’elle appartient à une période historique abondamment utilisée comme matériau du théâtre classique. Créé en 1791, cet opéra seria en deux actes relate comment Titus, empereur de Rome, finit par accorder son pardon aux proches qui l’ont trahi en fomentant un complot contre lui, à savoir sa future femme Vitellia (par jalousie) et son fidèle ami Sextus (par amour pour Vitellia). Ajoutons à cela une romance contrariée entre Annius et la sœur de Sextus, Servilia, et le livret de Métastase prend forme.

La difficulté première de l’opéra réside dans la longueur des récitatifs, et la relative absence de péripéties - l’élément central du récit consiste en la préparation d’une atteinte à la vie de l’empereur, qui échoue. Les caractères des personnages sont au centre de la narration, en revanche : Titus est brisé par les difficultés qui assaillent sa vie politique et amoureuse, mais ne laisse aucun obstacle altérer sa nature altruiste et généreuse ; Vitellia est jalouse et vengeresse au premier acte, puis se repent au second ; Sextus est déchiré entre sa farouche amitié pour un empereur qu’il a également le devoir de respecter sans limites, et sa passion pour une femme elle-même guidée par ses passions changeantes.

La distribution réunie pour cette production s’avère excellente quant à l’incarnation de personnages si caractérisés. Kurt Streit fait un Titus très convaincant. Sa voix assez serrée, presque pincée dans l’aigu - et requérant du ténor une projection un peu en force - lui permet de jouer l’homme sage et vertueux endolori par une maturité éprouvante, acquise au sein d’une société corrompue. Son monologue méditatif autour du thème de l’hypocrisie (scène 8 de l’acte II) est particulièrement réussi. Soulignons aussi la précision extrêmement confortable de son articulation - une qualité trop rare chez les chanteurs actuels.

Kurt Streit (Titus), Kate Lindsey (Sextus) © Vincent Pontet
Kurt Streit (Titus), Kate Lindsey (Sextus)
© Vincent Pontet
Les voix féminines dominent l’œuvre, et elles assument leur tâche avec brio. Découvrir Karina Gauvin dans un opéra mis en scène est un véritable bonheur : décidée à ce que sa réputation ne reste pas fondée uniquement sur ses merveilleuses interprétations de musique baroque, elle révèle enfin au public parisien son aptitude à endosser physiquement un rôle. Tour à tour agitée, hystérique, manipulatrice, désemparée, confuse, elle met son timbre puissant au service de la quasi démence émotionnelle de Vitellia. Son charisme redoutable fait de l’ombre à la prestation de Julie Fuchs en Servilia (beaucoup moins étoffée musicalement et dramatiquement), qui déploie une technique irréprochable mais manque de présence par contraste. Contraste d’autant plus flagrant que Julie Boulianne anime le personnage secondaire d’Annius (rôle masculin) avec une énergie très juste et rafraîchissante.

Mais la grande révélation de la soirée, c’est Kate Lindsey, qui se transforme littéralement en Sextus (rôle masculin). Cette jeune mezzo-soprano américaine installe une tension dramatique par sa façon de se tenir debout devant les autres, dans une posture à la fois dévouée et effrontée, et surtout par son chant, pur, incisif, électrifiant. Au deuxième acte, la confrontation entre Sextus et Titus pour déterminer la légitimité de la sentence de mort constitue la scène la plus intense, la plus marquante et la plus enthousiasmante du spectacle.

La direction de Jérémie Rhorer est à la hauteur des espérances. Les dynamiques sont variées mais une cohérence globale les relie les unes aux autres, la narration avance en permanence, les couleurs sont restituées grâce au Cercle de l’Harmonie, réceptif aux impulsions de la musique et aux changements de nuances légers mais essentiels, qui surviennent constamment. Le chœur Aedes est absolument irréprochable, tout comme Robert Gleadow - ne l’oublions pas, un Publius parfait mais dont les interventions dans l’opéra sont rares (malheureusement).

Quant à la mise en scène de Denis Podalydès... elle tient la route, sans éblouir par l’originalité de sa lecture ni par la superbe de son esthétique. Tout simplement, l’action se déroule dans un bel hôtel des années 1930, en bois, avec de grands tapis, différentes salles cloisonnées, des objets discrets et élégants ; seul changement notable entre les deux actes, les portes murales sont d’abord ouvertes (signe de mouvement, de changement) puis fermées (signe d’intimité, de réflexion). Un cadre très convenable, pas dérangeant. Peut-être un peu ennuyeux, vu le potentiel expressif offert par chacune des voix du plateau.